Quand l’esprit a beaucoup de mouvement et qu’il n’a qu’à se laisser porter, il est bon qu’il garde assez de liberté pour capter la révélation qu’il reçoit, qui semble incapable de disparaître et qui disparaît pourtant aussitôt : c’est la tâche de l’écriture. Il ne faut point alors qu’il tente de lire : l’effort qu’il ferait pour s’appliquer à une pensée étrangère ne serait pas récompensé ; il ne réussirait qu’à le contraindre et à suspendre ce mouvement auquel il s’était tout d’abord confié. C’est le moment où il communique avec la source de vérité et où il n’a pas besoin d’interprète.
Quand l’esprit a peu de mouvement, il peut demeurer encore ouvert et attentif : ce sont les heures propices à la lecture, où il reçoit du dehors l’élan qui lui manque et commence à exercer ses forces sous la main qui le dirige jusqu’au moment où il lui échappe et poursuit librement son propre jeu. Mais il arrive que l’esprit soit à la fois sourd, dur et indifférent : il faut alors qu’il renonce à lire et à écrire en attendant de se sentir ébranlé par quelque sollicitation plus pressante, issue tantôt de lui-même et tantôt du dehors.
Il est bon que la lecture précède la réflexion pour l’éveiller si elle est paresseuse, ou qu’elle la suive pour la détendre, mais en l’empêchant de s’éteindre. Alors elle ressemble à la prière qui suscite l’amour de Dieu et qui le garde de périr. Il en est de même de la lecture. Sa vertu est de nous maintenir dans le même climat, et non pas, comme on le pense trop souvent, de nous en faire changer. Emerson disait qu’il n’écrivait jamais sans avoir lu d’abord quelques pages de Platon. Ce qui montre que le propre de la lecture, c’est de donner à notre âme une sorte d’élan qui l’oblige à retrouver son propre niveau ou la préserve de tomber au-dessous.