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Le propre de l’écriture, c’est qu’elle demande à être lue. Mais, comme le monde que nous avons sous les yeux, le même livre offre au regard une infinité de perspectives possibles qui varient selon la direction de notre attention, nos intérêts et nos goûts, la profondeur et la délicatesse de notre âme.

Le miracle de l’écriture, c’est donc de réussir à capter la vie même de la pensée au moment où elle s’échappe, mais de telle manière qu’elle puisse recommencer une carrière toujours nouvelle, comme cela arrive à la musique, dont on peut dire qu’on ne l’épuise jamais et que, pour se répandre, il faut que, chez celui qui la joue et chez celui qui l’écoute, elle reçoive toujours une interprétation différente, qui ne coïncide pas toujours avec celle de son auteur, et qui y ajoute indéfiniment. Ce qui est vrai aussi de l’auteur lui-même quand il se remet en présence de cette œuvre qu’il a faite une fois pour toutes et qu’il n’achève jamais de découvrir.

Quand on dit : il faut lire ce livre, on a tort de penser qu’il s’agit d’une même opération à laquelle tous les hommes peuvent être conviés et qui pour un moment les égalise. Car on ne lit jamais le même livre, on ne le lit pas avec le même regard, on n’y voit pas les mêmes choses, on n’en tire pas les mêmes leçons, on n’en parle pas dans le même langage. Les uns y cherchent certains faits, les autres certaines idées, d’autres de simples émotions. Un petit nombre seulement rencontrent la pensée d’un autre. La plupart y découvrent, comme dans un miroir, une image de la leur, qui vaut tantôt moins et tantôt davantage, et qui mesure à la fois sa faiblesse et sa force.

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