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L’activité de l’écrivain est une activité de métier ; on a bien tort de penser qu’elle puisse accaparer toute son activité d’homme et en tenir lieu. Dans tous les domaines, les œuvres les plus grandes sont les fruits naturels de la vie, qu’elle produit sans avoir besoin d’être détournée de son cours, et pour ainsi dire sans les avoir voulues.

Il y a des hommes qui ne vivent que la plume à la main, comme Rémy de Gourmont, si l’on veut, et beaucoup d’autres. Ils se constituent ainsi une sorte de vie imaginaire qui diffère de leur vie actuelle, qui est remplie de pensées, d’émotions ou d’actions étrangères à leur conduite réelle, dont celle-ci fournit seulement le prétexte, soit qu’ils cherchent à s’en évader dans une sorte de revanche, soit qu’ils poursuivent en elles son achèvement ou sa transfiguration. Ils s’écartent du monde créé par Dieu pour créer un autre monde qui est à leur mesure et ils ne savent plus bien quel est celui qui a pour eux le plus de beauté et de grandeur. Il n’y a pas d’écrivain sans doute, du moins parmi les plus graves et qui s’engagent tout entier dans ce qu’ils font, qui échappe tout à fait à ce péril.

Le livre est une sorte d’action plus subtile qui nous éloigne de l’autre. Mais vaut-il la peine que l’action qui est destinée à périr retienne toutes nos forces, quand la simple action d’écrire suffit à créer un monde d’images impérissables, qu’il dépend de nous d’évoquer, et dont nous disposons toujours ? Faut-il donc ne voir dans l’écriture que la rançon d’une action qui échoue ? Ou donne-t-elle une sorte de corps matériel à la seule action véritable, que les autres imitent, et qui est celle de la pensée pure ?

On ne saurait méconnaître pourtant qu’il y a une espèce de grandeur, dans une vie individuelle manquée et pour ainsi dire sacrifiée, à tirer de son échec quotidien, et du dégoût même qu’elle nous inspire tant de belles formes fugitives qui sont comme autant de modèles offerts à l’admiration des autres hommes et dont il était peut-être nécessaire de fixer le contour pour donner parfois à ceux qui n’avaient pas assez d’imagination pour les découvrir le courage de les réaliser.

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