On s’étonne de ne point reconnaître dans un homme que l’on rencontre l’auteur du livre que l’on a lu. Mais ce n’est plus le même homme. Il est devenu autre en effet. Chacun est d’abord ce qu’il fait au moment même où il le fait : et toute action qu’il accomplit laisse en lui des traces ineffaçables ; mais il arrive qu’il l’oublie, de telle sorte qu’un livre que nous avons écrit est comme notre mémoire, qui n’est pas toujours fidèle, et qui, lorsqu’elle l’est, nous découvre un être toujours le même et toujours nouveau, qui de tous les êtres que le monde contient est pour nous le plus prochain et le plus ignoré. Et comme la mémoire, tout livre que nous avons écrit nous donne un certain apprentissage de la mort qui est à la fois un accomplissement et une résurrection. Il est donc plus naturel qu’on ne pense qu’aucun auteur ne possède vraiment tout ce qu’il a écrit. Et quel homme aura jamais la mémoire de tout ce qu’il a fait ou la représentation de tout ce qu’il est ? Le propre de la conscience, c’est précisément de chercher à produire sans cesse une sorte d’égalité de soi avec soi, qui, dès que nous avons cru un moment la rétablir, se rompt presque aussitôt.
C’est un fait aussi que l’on n’écrit que dans la solitude, et que l’homme qui écrit fuit la société pour se retrouver d’abord en face de lui-même. C’est lui-même qu’il recherche, c’est à lui-même qu’il dit d’abord ses propres secrets. Ce qui explique assez pourquoi l’auteur ne ressemble pas toujours à l’homme que nous connaissions et que nous n’avons vu qu’au milieu des autres hommes : il paraît meilleur ou pire et il est souvent une révélation pour ses amis les plus fidèles.
Mais on dit souvent qu’un livre pour beaucoup d’auteurs exprime précisément ce qu’ils n’osent pas être ou ne peuvent pas être dans la vie réelle. Cependant, bien qu’une certaine lâcheté fasse qu’ils se défendent quand on veut les juger sur ces peintures, c’est bien leur être véritable que trahissent toutes ces images auxquelles s’applique naturellement leur pensée dès qu’elle cesse de subir aucune contrainte. Ainsi il peut être vrai que beaucoup d’écrivains mettent dans leurs livres tout ce que la vie leur refuse : et que, si elle leur apportait tous les dons qu’ils désirent, ils n’auraient pas l’idée d’écrire. De là cette ardeur brûlante avec laquelle ils se portent toujours vers un bien qu’ils ne possèdent pas. Mais les meilleurs livres sont pourtant ceux dans lesquels règne comme dans celui de Montaigne une aisance lumineuse où l’on reconnaît le train habituel de la vie quotidienne.