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L’écriture est un art secret et solitaire où l’auteur prend possession de sa pensée sans avoir besoin de la montrer aux autres. Ainsi le peintre pendant qu’il peint ne pense pas à l’exposition. Descartes a bien connu ce rôle de l’écriture qui est une affaire avec soi avant de l’être avec le lecteur : il continue à écrire sans songer à publier ; il craint de s’offrir en pâture au grand nombre ; il cherche avant tout à éviter les controverses ; il ne consent point à plaider sa cause ; il pense que les meilleurs avocats ne sont pas les meilleurs juges ; son œuvre se suffit à elle-même ; personne ne lui a jamais fait d’objection qui compte. Il y a sans doute beaucoup d’orgueil dans cette sorte d’indifférence et de mépris à l’égard du public, mais qui nous montre du moins combien il faut s’éloigner du public pour concevoir une œuvre digne du public.

L’écriture est une sorte de conversation avec soi qui dispense de beaucoup d’autres. Elle nous fait découvrir au fond de nous-même un ami ignoré qui nous apporte une incessante révélation : celle-ci est à la fois familière et miraculeuse ; elle ne cesse de nous élever et de nous agrandir ; nous craignons de la laisser perdre, comme si nous allions perdre avec elle la meilleure partie de ce que nous sommes. Elle attend que nous la sollicitions et il faut que nous soyons toujours prêts à l’écouter. Il arrive aussi que, dans la conversation avec un autre, ce soit cet ami secret que nous entendions, je veux dire celui que nous portons en nous et qui prend la voix de l’autre. Mais cela ne se produit que dans les moments les plus exquis. Et nous entendons trop souvent la voix d’un indifférent ou d’un ennemi qui assourdit et étouffe la révélation intérieure. Plaise à Dieu que cet indifférent ou cet ennemi ne se cache pas au fond de nous-même.

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