Il n’y a de réel, il n’y a de vivant que l’individu, mais à condition qu’il ne cesse de se dépasser ; il est unique au monde, engagé dans une nature, dans un sol, dans une situation qui n’appartiennent qu’à lui, mais qui sont les véhicules d’une loi commune dont il faut qu’il retrouve en lui-même l’application.
Le propre de l’écriture, c’est de susciter un effort spirituel qui, pour m’obliger à prendre possession de moi-même, m’oblige à me réaliser. Cela n’est point vrai de la parole, du moins avec la même force, car elle s’abolit aussitôt, au lieu que l’écriture laisse un corps qui me rend spectateur de moi-même et sur lequel je me juge.
Écrire un livre, c’est apprendre à se former, c’est-à-dire à se trouver. C’est être exigeant à l’égard de soi, éclairer, enrichir et approfondir ses relations avec soi et avec tout l’univers ; c’est faire l’essai de toutes ses puissances ; c’est tenter d’égaler sa conscience à son être le plus profond, et son être le plus profond à la révélation que la conscience lui donne. C’est ramasser dans un court espace les plus hautes expériences que la vie nous a offertes tour à tour ; c’est nous permettre de demeurer encore en contact, dans les heures les plus communes, avec les meilleures parties de nous-même : ce qui n’arrive jamais tout à fait dans un livre, qui connaît les mêmes contraintes que la vie commune et qui en connaît d’autres. Mais il n’y a point d’ouvrage, même s’il ne traite pas des mœurs, que son auteur n’ait commencé comme une règle de vie ou comme un livre de raison.