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C’est un fort mauvais signe pour un livre si c’est l’auteur qui se montre et non point la vérité qu’il a pour mission de montrer et derrière laquelle il faut qu’il disparaisse. Sur cette lumière pure le moi le plus parfait est encore une tache obscure.

On dit bien qu’il faut se mettre tout entier dans son livre ; mais il faut craindre de n’y mettre que soi, ou du moins cette partie purement individuelle de soi que le propre de la pudeur est précisément de cacher. Il y a une gêne intérieure qui émousse la conscience, au lieu de l’aiguiser, à vouloir que trop de clarté pénètre dans ces ombres secrètes où la vie s’enracine avant de trouver, en s’élevant plus haut, un chemin naturel vers la lumière. La sensibilité elle-même se referme lorsque l’intelligence cherche à la surprendre par une prise trop directe et trop vive. Et le seul livre qui puisse atteindre le lecteur est celui où l’auteur consent à s’effacer, comme s’il proposait à chacun un itinéraire qu’il doit parcourir pour son compte, un dialogue qu’il doit entretenir lui-même, sa vie durant, avec l’univers où il est placé.

Il y a trois degrés dans l’intérêt qu’éveille pour moi l’écriture ; soit que celui qui écrit ne me parle que de lui : j’éprouve alors un intérêt de curiosité qui ne va pas sans un peu d’irritation et de mépris ; soit qu’il paraisse s’oublier et ne me parler que de moi : j’éprouve alors un ébranlement plus intime qui ne va point sans quelque anxiété ; soit qu’il m’oblige à m’oublier moi-même comme je l’oublie et qu’il m’ouvre l’accès d’un monde nouveau dont je n’avais pas jusque-là dépassé le seuil, et dont la contemplation nous éveille tous deux à la vie. Qui parle de soi ne parle presque jamais que pour se faire admirer de moi, mais je cesse de l’entendre. Qui ne semble parler que de moi viole mon intimité et semble me faire la leçon. Qui parle non pas de soi, mais à soi et pour soi, me donne l’impression qu’il ne parle que pour moi : il est le seul qui parle pour tous. Montaigne en est un exemple, qui acquiert ainsi la liberté de parler impunément de soi et de moi.

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