L’estime souvent superstitieuse que les hommes ont pour l’écriture ne s’explique que parce qu’elle enferme ce vol ailé de la parole, l’acte rapide et insaisissable de la pensée dans certains signes visibles, qui subsistent devant nous comme des choses et qui sont proprement des talismans d’où nous pouvons faire jaillir à nouveau, dès que nous le voulons, cet univers miraculeux. Véritables talismans en effet qui joignent le matériel au spirituel et ne cherchent dans le premier que le moyen de nous donner l’autre.
La parole est si naturelle à l’homme, le livre est si mystérieux que le primitif pense que le livre parle et approche de lui son oreille pour l’entendre.
Les traits les plus simples ou les plus rudimentaires, dès qu’ils apparaissent sur la surface de la pierre ou du papier, comme tracés par la main de l’homme pour témoigner de ses pensées, ont beau être pour nous les plus mystérieux des hiéroglyphes, ils remplissent notre âme d’une émotion presque sacrée qui l’emporte singulièrement sur celle que peuvent produire en nous les figures dessinées ou gravées par l’art le plus lointain ou le plus étrange.
Le danger le plus grave de l’écriture, c’est qu’en enfermant le Verbe dans la lettre, elle puisse la mettre à sa place. Au lieu que la lettre n’est là que pour soutenir notre faiblesse, c’est-à-dire pour évoquer le Verbe et disparaître. Ce même préjugé de la valeur absolue de l’écriture fait que les plus savants vont toujours chercher si une citation est exacte et non pas si son contenu est vrai.
L’écriture enferme la pensée dans un corps mort, mais qui à tout instant ressuscite. Elle nous éloigne singulièrement de tous les objets familiers dont la forme est habituellement sous nos yeux, mais pour accroître le prestige de tous ces signes qui les évoquent et portent sans cesse notre pensée au delà. Mais surtout elle produit une sorte d’écart entre l’action et la pensée de l’action, qui la spiritualise. C’est pour cela que ceux qui vivent dans les livres, comme ceux qui les écrivent, habitent déjà un monde dématérialisé où les choses, transmuées en idées, ne laissent subsister d’elles que leur signification pure.