Aller au contenu

Il y a une étonnante contradiction entre l’art de celui qui parle et l’art de celui qui écrit. La répugnance à parler ou à écrire peut être presque invincible même chez des hommes dont c’est le métier. Saint-Cyran disait : j’aime mieux dire cent messes que prêcher une fois. Inversement la seule nécessité d’écrire une lettre corrompt parfois la journée des esprits les plus prompts et les plus agiles. Il faut savoir distinguer ces deux sortes de pensée dont l’une ne convient qu’au discours et la seconde au livre. En les mélangeant on perd tout.

Tel orateur disait : je ne pense qu’en parlant, et tel écrivain : je ne pense, ce qui s’appelle penser, que la plume à la main. C’est qu’il y a deux races d’hommes dont les uns n’ont de commerce avec l’esprit que par le moyen de leurs semblables, et les autres que dans la solitude, race de prophètes ou d’anachorètes.

Mais s’il est rare que ce soient les mêmes qui aiment à parler et à écrire, certains écrivent comme il faut parler et d’autres parlent mal qui écriraient bien. Car parler, c’est toujours parler aux autres, c’est-à-dire enseigner, au lieu qu’écrire, c’est se parler d’abord à soi-même, et parler aux autres comme on se parle à soi, de telle sorte que la parole a plus d’action et cherche à persuader, au lieu que l’écriture nous oblige à nous replier sur nous-même et oblige les autres à nous imiter. Il est difficile à l’homme seul de penser, sans se servir de la plume qui est l’outil par lequel la pensée se réalise. Jusque-là la pensée n’est qu’une possibilité, comme on le voit par l’exemple d’un artiste qui penserait ses tableaux sans songer à les peindre. Et la pensée elle-même, que peut-elle être de plus qu’une écriture, une peinture imaginée ?

Supprimer le surlignage