S’il arrive que l’on mette la parole au-dessus de l’écriture, c’est parce qu’elle a une action plus immédiate et plus pressante qui s’exerce sur le corps et qui émeut toujours davantage. On regrette souvent de ne l’avoir pas captée par l’écriture, comme si, quand la présence est abolie, elle pouvait encore avoir le même jaillissement et retrouver les mêmes échos. Mais elle n’aurait pas la même audience. Car celui qui se confie à l’écriture écoute un autre dieu que celui qui se confie à la parole, un dieu plus secret dont le sanctuaire est mieux gardé.
L’erreur, c’est de penser que l’écriture peut conserver cette sorte de légèreté ailée de la conversation qui s’évapore dans le temps et que le visage vivant d’un interlocuteur ne cesse d’exciter et de ranimer : il n’y a que le genre épistolaire qui cherche à en approcher. On la voit s’attacher souvent à retenir certaines heureuses rencontres de la parole qui se sont dissipées presque aussitôt. Mais les conversations qui nous ont paru les plus émouvantes et les plus profondes nous déçoivent dans le texte où on les a fixées quand la réflexion est de loisir : elles nous impatientent par leur lenteur ; elles nous paraissent pleines de choses frivoles et inutiles. L’écriture ne vaut que par la densité, qui est une sévère économie du temps, et qui nous détourne du train de la vie quotidienne pour nous obliger à nous connaître et à nous approfondir. On la considère souvent comme un emploi du loisir et même comme une perte de temps, ce qui est vrai, mais en ce sens qu’elle nous arrache au temps, comme le confirme la lecture, quand elle donne tout son fruit.