Pourtant, on peut dire beaucoup de choses que l’on ne peut pas écrire, non pas seulement parce que la parole s’efface et que l’écriture reste, ce qui supposerait que le propre de la parole, c’est de pouvoir être reniée, mais parce qu’on choisit celui à qui on parle, au lieu que le sort de l’écriture, même la plus secrète, c’est d’être livrée à tous. Aussi nous invite-t-elle presque toujours à chercher ce fond d’humanité commune où chacun peut reconnaître sa destinée propre, plutôt que les événements particuliers qui la remplissent et qui n’intéressent que son histoire, ou celle de ses voisins les plus proches : dans les Mémoires eux-mêmes, à travers tant d’anecdotes périssables, c’est soi-même, c’est-à-dire l’homme éternel que l’on cherche.
Les hommes qui ont plus de goût pour l’écriture que pour la parole attendent tout de la solitude, et ceux qui ont plus de goût pour la parole attendent tout de leur contact avec un autre esprit et de la révélation qu’il pourra leur apporter. Il y a pourtant une pénétration permanente entre ces deux formes de l’expression ; car la parole sert souvent à communiquer ce qu’on a trouvé dans la solitude, et l’écriture ce qu’on a découvert dans la conversation avec autrui.
L’écriture ressemble toujours à un monologue plutôt qu’à un dialogue : et c’est même la seule espèce de monologue qui ne soit point tout à fait un artifice. Mais c’est aussi un dialogue idéal, avec un auditeur absent, avec un auditeur possible, avec un auditeur inconnu et qui ne nous répond pas. Or cet auditeur, c’est tout homme qui vivra jamais dans ce monde, que nous éveillerons peut-être un jour à la vie de l’esprit et qui nous enrichit déjà du don même que nous lui faisons et qu’il ne discerne pas toujours.