C’est parce que la parole s’engage dans le temps qu’elle est si vivante ; en elle le spirituel s’est fait lui-même charnel ; elle est toujours actuelle et animée ; il faut qu’elle nous remue.
L’écriture au contraire est un langage silencieux et dépouillé, qui nous paraît abstrait et universel comme s’il était devenu indépendant de celui qui le parle et de celui qui l’écoute. Non point qu’il ait perdu tout accent : mais c’est un accent propre à l’idée plus encore qu’à la personne, qui s’est elle-même éloignée et comme effacée. C’est de nous seul souvent qu’il dépend de la faire revivre. La pensée y paraît plus pure, comme si elle était enfermée dans un dépôt où tout le monde peut l’aller chercher. Et cette sorte de survivance du passé dans le possible pur est le signe même de son éternité.
Si la parole sert à évoquer devant les personnes présentes des choses absentes, l’écriture est d’abord une suppléance de la parole à l’usage des personnes absentes. Elle multiplie donc tous les avantages et tous les défauts de l’absence, non pas seulement parce qu’elle transforme la chose en idée, mais parce qu’elle ne crée un lien entre les personnes qu’en les dépouillant pour ainsi dire de leur corps.
Qu’ainsi l’écriture soit autre chose que la parole et que son unique objet ne soit point de la reproduire, cela apparaît dans la pratique de ceux qui s’aiment et qui ne se contentent pas de se voir tous les jours, mais sentent le besoin de s’écrire pour ajouter encore à tout ce qu’ils se disent, comme si la parole ne réussissait pas à exprimer tout leur amour, comme si les lettres donnaient à tous les témoignages momentanés de cet amour une assurance de durée, comme si enfin ils avaient encore besoin de l’absence pour l’éprouver et le transfigurer. Et il arrive que l’absence leur apporte plus encore que la présence, ce que toutes les lamentations qu’ils font entendre sur elle ne dissimulent pas toujours.