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La parole et l’écriture sont les deux miracles qui font descendre la pensée dans le monde de la voix et du regard, de l’action et du spectacle, en les obligeant à se joindre.

On peut bien dire tout d’abord que l’écriture ce n’est rien de plus que la parole fixée. Alors parler, écrire, c’est également entreprendre une action, qui intéresse les personnes plutôt que les choses, mais une action dont l’essence est de n’être que commencée. Cette action dans la parole est plus directe et plus apparente ; dans l’écriture elle est plus lointaine et plus précaire. Dans la parole elle ne dépasse pas le cercle le plus restreint, dans l’écriture elle ne s’assigne aucune borne.

Pourtant si on les considère dans leur pureté, c’est à la parole, qui s’exerce dans l’instant, qu’il appartient de produire l’action, au lieu que l’écriture, qui parle à l’âme plutôt qu’au corps, n’a pour fin que la contemplation. Il ne faut donc pas confondre leur rôle, bien qu’elles puissent en changer et qu’il y ait de l’une à l’autre de nombreuses transitions : car il ne faut pas oublier non plus que l’action suscite la contemplation et que la contemplation contient mille actions possibles.

Ce n’est point l’écriture, mais le disque, qui fixe la parole et la répète indéfiniment. Au contraire l’écriture qui semble matérialiser la parole, la rend muette et secrète, de telle sorte que ce n’est pas la parole qu’elle garde, mais la pensée, qu’elle nous oblige toujours à ressusciter, à éprouver, à prolonger, à élargir indéfiniment.

L’écrivain éveille chez le lecteur les puissances de la solitude et non pas celles de la vie commune ; il use de mots si silencieux que quand il parle, on dirait qu’il se tait ; et c’est mauvais signe quand on entend sa voix et qu’elle produit encore en nous une sorte de tumulte. La matérialité du son persiste encore dans la parole la plus délicate ; il faut qu’elle s’abolisse dans l’écriture pour ne plus laisser subsister que la pensée toute nue. Il suffit que le regard effleure la page, il laisse presque tout ensuite à l’opération de l’esprit pur. La force de la parole est une force d’un moment, mais celle de l’écriture se communique à notre pensée dès qu’elle s’y applique. C’est moins un passé qui s’est conservé qu’une présence de toujours qui nous est révélée. Et les textes les plus vieux nous semblent surpasser le temps. Le feu du regard trahit chez l’auditeur un intérêt actuel qui le sollicite à agir. Dès que le regard du lecteur quitte les lignes du livre, il se tourne vers le dedans et commence à contempler.

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