Il y a une difficulté inséparable de tous les modes de l’expression qui vient de ce que nous avons trop d’idées, et même toutes les idées à la fois, et non pas de ce que nous n’en avons pas assez, comme si notre plume ou nos lèvres n’avaient jamais assez d’ouverture pour leur livrer passage. Mais le rôle de l’attention, c’est précisément de régler le débit de la pensée, de lui donner un cours si étroit et si serré et pourtant si fluide et si continu que la pensée la plus riche ne se laisse jamais disperser ni interrompre par les préoccupations de ce qu’elle omet. Les esprits qui paraissent les plus lents ne sont pas ceux qui manquent d’idées, mais ceux qui ne savent pas par où commencer, ni comment diviser la masse indistincte et inerte d’une pensée qui sommeille encore. Il nous appartient de faire écouler l’éternité dans le temps, mais par la pente la plus naturelle qui est toujours la plus unie et la moins précipitée.
Même nos pensées les plus profondes, à supposer encore que notre attention ne fléchisse point, sont toujours des pensées particulières qui ne cessent de se remplacer les unes les autres. Elles sont inséparables de notre vie, c’est-à-dire de notre corps. Et si le rôle de la parole, c’est d’en épouser le cours, le rôle de l’écriture, c’est de chercher à le suspendre, non point seulement en retenant toutes ces pensées qui passent, mais encore en les assemblant de telle manière qu’elles paraissent simultanées et non plus successives, que nous puissions en changer l’ordre et les faire entrer de nouveau dans le temps, en n’importe quel instant. C’est comme si elles étaient retournées dans l’éternité, mais dans une éternité disponible, où l’attention nous permettrait désormais de puiser à notre gré.
De plus, si l’on dit rapide comme une pensée, il ne faut pas oublier que, semblable au mouvement le plus rapide qui, occupant tous les points de l’espace à la fois ne se distingue point du repos, cette rapidité de la pensée n’exprime rien de plus que le contact même qu’elle a dans le temps avec l’éternité : il ne faut donc pas dire que le temps est incapable de la retenir, mais qu’il est incapable de la suivre. Elle nous livre le tout de l’esprit en un clin d’œil, et sans avoir besoin de l’écriture. Mais l’écriture ahanne pour nous en donner une sorte de figuration.
Le propre de l’écriture, c’est de capter l’éternel dans le temporel, c’est-à-dire de nous obliger à nous porter nous-même dans le temps au delà du temps.