L’unique fonction de l’esprit, c’est d’être constamment attentif à ces idées qui traversent la conscience comme un éclair et qui se dissipent sans laisser de traces : ce sont des trouées dans un monde surnaturel, mais qui se referment pour nous aussitôt. Comment pourrons-nous les retenir ici-bas autrement qu’en les emprisonnant dans le monde des corps, dont on peut bien dire qu’il est le monde de l’oubli, mais dont l’inertie peut servir de support à la fragilité de notre attention ? Aucune idée ne lui est constamment présente ; mais la même matière qui la divertit, qui la rend esclave du corps et de ses besoins et qui la presse toujours de quelque nouvelle sollicitation, devient le moyen de la fixer et de la conduire.
Mais n’est-ce pas la supériorité de la parole sur l’écriture de ne point laisser plus de traces dans le monde que la pensée elle-même ? Dans la parole, il semble que l’acte créateur ait plus de pureté : il ne crée rien de plus que lui-même ; au contraire, l’écriture ne peut pas se passer du concours des choses ; il faut qu’elle impose à la matière certaines marques qui subsistent encore quand la pensée s’en est retirée ; elles ont toujours besoin d’être interprétées et ranimées, au lieu que la pensée et la parole ne peuvent être dissociées : elles se rallument et s’éteignent à la fois.
Ainsi, la parole semble plus proche de l’esprit que l’écriture, puisque c’est l’esprit qui l’inspire et qui la profère, tandis que l’écriture suppose la parole avant de la transcrire. Mais la parole est plus fugitive. Est-ce donc ce qui est le plus spirituel qui se dissipe le plus vite et ce qui est le plus matériel qui a le plus de durée, comme s’il y avait là, entre ces deux modes de l’expression, une sorte de compensation et d’équilibre ? C’est un paradoxe singulier pourtant qui oblige la matière temporelle et périssable à paraître assurer la permanence de l’idée, qui est en elle-même immuable et éternelle. Mais ce paradoxe n’est qu’apparent. Car d’une part, la matière qui n’a point été créée par nous et qui s’impose du dehors à nos sens, ne s’écoule pas selon le même cours que notre pensée ; et d’autre part, ce qu’elle fixe, ce n’est point l’idée, mais le contact fragile que notre conscience a eu un instant avec elle.
L’écriture enchaîne le monde spirituel au monde matériel : elle empêche la pensée de s’échapper, et grâce à elle, l’individu, qui n’a eu avec l’idée éternelle qu’une incidence évanouissante, la contemple à loisir dès qu’il le veut. Non seulement elle est une auxiliaire de la mémoire, qui enferme en quelque sorte l’instant de sa pensée dans la durée de son corps, mais elle prolonge l’action même du corps dans une matière qui lui survit et fournit à la pensée une occasion toujours nouvelle de s’exercer. Cette occasion, elle la fournit encore à tous les hommes qui vivent dans le même monde et, par le moyen des mêmes signes, participent à la même vérité. Ainsi quand la plus belle pensée nous quitte si vite, quand ses éclipses nous laissent dans une sorte de désert intérieur, l’écriture soutient et ranime notre attention défaillante et, lorsque la matière nous entraîne, soulève encore notre esprit jusqu’à son sommet le plus haut.
Si le séjour des idées est une éternité immobile et inaccessible qui ne s’entr’ouvre que dans quelques subites rencontres, le propre de l’écriture, c’est de les attacher à un objet qui les rend disponibles et nous permet de les retrouver toujours.