L’écriture est une discipline de la pensée qui lui donne plus de fermeté et de constance : elle l’empêche de demeurer à l’état de velléité ou de rêve et de se contenter de ces lueurs intermittentes qui suffisent aux plus timides ou aux plus légers. Elle nous oblige à prendre possession de tous nos mouvements intérieurs, à faire l’épreuve de leur force, à les pousser jusqu’au dernier point. L’idée cesse d’être un nuage subtil et toujours prêt à s’envoler et reçoit une pesanteur qui l’attache à la terre. Ce qui est, comme on le sait, un autre danger : car il arrive qu’il y ait une superstition de l’écriture, qui ôte à l’esprit son libre jeu ; l’écriture, comme la matière, menace l’esprit et parfois l’offusque et le paralyse.
Mais par les résistances qu’elle m’oppose, elle est comme la parole et mieux qu’elle encore, un instrument de la formation de moi-même. La parole n’est qu’une sorte d’essai de mes pensées que le temps abolit. Mais si je rature mon écriture, c’est qu’elle me montre comme dans une épreuve ce que j’entends expulser de moi-même, et ce que je m’oblige à garder ou à accomplir. La parole que je reprends et que je corrige sans cesse ne reçoit jamais ce caractère irréformable qui est celui de l’écriture : et l’écriture est le témoin que j’invoque quand ma mémoire ou ma volonté commence à défaillir.