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Quand on dit que la parole s’envole, mais que l’écriture reste, c’est souvent pour les rabaisser toutes deux. Car l’écriture est alors une défense et une précaution contre les abus que l’on peut faire de la parole par légèreté ou par désir de tromper ; elle devient un artifice de notaire qui ôte ses ailes à la parole et l’enchaîne à la terre. On n’oubliera pas le mot de Faust à Méphistophélès : Quoi, tu me demandes une signature, pédant ? N’as-tu donc jamais eu affaire à un homme, à la parole d’un homme ? La parole meurt en passant par la plume. Pourtant la sagesse chinoise nous apprend à nous méfier : La mémoire la plus forte, dit-elle, est plus faible que l’encre la plus pâle.

Écrire, c’est choisir parmi les possibles, c’est prendre possession de certains d’entre eux, c’est promettre de les réaliser beaucoup mieux que par la parole, qui reste presque toujours un essai et a besoin de se redoubler et de se confirmer elle-même pour devenir un engagement. Quand l’écriture fixe l’instant, c’est toujours pour l’enchaîner à d’autres instants, comme la parole dans le serment : mais la signature est le sceau du serment. Dans le serment, la parole apparaît toujours comme ayant un caractère de solennité : elle cesse d’être un jeu périssable. Nous voulons qu’elle nous lie. La parole est un acte spontané qui ne peut pas toujours être repris ; la signature y ajoute un acte nouveau que nous inscrivons dans les choses par lequel nous nous interdisons en effet de la reprendre. Et on mesure le rôle de l’écriture quand on songe que de tout temps c’étaient

Le livre auguste et les lettres sacrées

Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées.

Si l’écriture est une parole qui, au lieu de s’évanouir avec l’instant qui l’a produite, se fixe dans la durée, elle est à la parole ce que la durée est à l’instant. Car l’instant de la lecture n’est point le même que celui de l’écriture. De telle sorte que cette écriture qui, malgré le temps écoulé, a franchi sans changement l’intervalle qui sépare les deux instants, a montré par là qu’elle devait surpasser toutes les préoccupations de l’instant. Car tout ce qui est né de l’instant n’a de sens que pour l’instant et doit périr aussi dans l’instant. Il en est du livre comme des contrats que l’on signe pour s’engager ; et il valait mieux ne rien écrire que de renier aujourd’hui ce que l’on avait écrit la veille, pour recommencer demain une tentative aussi vaine, vouée d’avance au même sort.

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