On ne peut songer à définir les rapports de la parole, de l’écriture et de la lecture autrement qu’en évoquant une théorie du temps, c’est-à-dire des rapports entre l’instant, la durée et l’éternité.
L’écriture est une parole, mais qui, au lieu de s’écouler dans le temps, se fixe dans la durée. Et le poète qui ne se contente pas de l’instant, mais cherche à garder la pensée qui le fuit, sait qu’il doit s’exprimer
… non en voix et paroles,
Mais par écrit, qui contre le temps dure
Autant et plus que fer ou pierre dure.
C’est dans ce passage de l’instant à la durée que réside la responsabilité de l’écrivain. Le propre de la responsabilité, ici comme partout, c’est d’engager tout l’avenir. Un avenir toujours inconnu, comme le sont ces lecteurs lointains, qu’il ne rencontrera jamais, avec lesquels il n’entretiendra jamais un dialogue réel, mobile, imprévu, qui change la pensée de celui qui parle aussi bien que de celui qui écoute.
Tout homme qui prend la plume désire que ce qu’il écrit demeure toujours. Et il est facile d’en rire. Pourtant ce n’est point là l’effet de la seule vanité, mais de l’essence même de l’écriture qui est de rester, de venir sans cesse au secours de cette mémoire des choses spirituelles que les événements de la vie ne cessent d’obscurcir et de dissiper.
Mais comme la durée, qui est intermédiaire entre l’instant et l’éternité, on voit l’écriture osciller presque toujours de l’un de ces extrêmes à l’autre et se tourner tantôt vers ce qui passe afin de l’empêcher de périr, tantôt vers ce qui est immuable afin de lui donner accès dans le temps. Son rôle est, si l’on veut, de nous permettre de retrouver le passé dans l’avenir : mais par le passé, les uns entendent ce que l’on ne verra jamais deux fois, et les autres la vision évanouissante d’une vérité toujours présente et qui nous échappe toujours.
Or dans son usage le plus noble, ce qu’elle cherche à fixer, c’est, non point l’instantané, mais cette coïncidence entre l’instantané et l’éternel que la parole réalise parfois et qui se dissipe presque aussitôt. Il faut qu’elle ne garde que ce qui mérite d’être gardé et qu’elle imite l’Écriture sainte qui elle-même est un dépôt de la parole divine, où nous allons la retrouver dès que nous cherchons de nouveau à l’entendre.