Il faut éviter que l’âme ne soit pleine de bruits. Il est rare sans doute qu’elle puisse obtenir un parfait silence intérieur. Mais le propre de la sagesse, c’est de transformer ces bruits en un accord de sons harmonieux. On ne peut empêcher qu’elle ne soit troublée par toutes sortes d’ébranlements qui viennent du dehors et du dedans. Mais elle-même en a besoin pour les dominer et les spiritualiser.
La sagesse nous interdit de rompre le silence aussi longtemps que les paroles qui naissent sur nos lèvres viennent de nous-même et non pas de Dieu. Mais le meilleur discours ne rompt pas le silence ; il le rend plus sensible. Il en procède, il l’exprime, et il y retombe. Le silence est l’espace que traversent les paroles, c’est en lui qu’elles retentissent ; elles évoquent son infinité. Le silence peut être rompu, il peut être fêlé, mais les paroles les plus belles sont les voix mêmes du silence.
La véritable intelligence est silencieuse ; elle écoute, au lieu de parler ; celui-là seul possède la connaissance qui est toujours attentif à une parole intérieure qu’il n’interrompt jamais ; et il ne découvre la vérité que par un silence de l’amour-propre et même par un certain silence de la pensée, beaucoup plus difficile à obtenir que le silence des lèvres. Il y a jusque dans le silence des choses une invitation secrète à dépasser leur apparence, à pénétrer en elles et à leur prêter une vie cachée toute semblable à la nôtre.
Il y a enfin une parenté entre le silence et la mort, qui laisse subsister seulement les marques d’une existence sensible abolie. Le respect que produit la mort est celui que produisent toutes les choses sacrées où la matière se hiératise comme pour obliger l’esprit à se mettre tout à coup lui-même en présence de l’absolu.
On comprend donc pourquoi le silence évoque toujours en nous des sentiments de gravité, de majesté et de solennité, comme s’il fallait suspendre en nous toute activité profane, celle même du langage, pour devenir le spectateur pur d’une sorte de jeu supérieur qui se produit hors de nous ou en nous, mais jamais par nous. Alors le monde n’a plus de mystère, et pourtant tout en lui devient mystère, c’est-à-dire possède un sens spirituel que perçoivent seulement les âmes pures. Le silence les réduit à une sorte de tête-à-tête avec elles-mêmes qui se change vite en tête-à-tête entre Dieu et elles. C’est Dieu même qu’elles écoutent : sa voix abolit tous les autres sons et les plus beaux ressemblent à des bruits.