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La parole est l’irruption de notre être secret dans un monde public : de là tous les périls auxquels elle nous expose ; ainsi voit-on qu’elle est l’instrument du mensonge, de la vanité, de la frivolité, qu’elle permet tous les désordres et toutes les extravagances. Elle est aux frontières du possible et du réel. Elle peut nous tromper sur les choses, et même elle nous trompe toujours sur elles jusqu’à un certain point. Elle fait croire qu’on fait quand on ne fait pas. Elle nous met en relation avec d’autres êtres qui sont nos égaux, auprès desquels elle cherche toujours à nous relever de crainte qu’ils ne nous humilient. Les plus grandes humiliations que l’on puisse subir nous viennent de la parole : elles sont de l’ordre de l’esprit et du jugement.

Mais le signe de la force la plus grande, c’est d’être capable de dompter sa langue. Aussi la première règle du monastère est-elle celle du silence. La vie et la mort, dit la règle de saint Benoît, sont dans le mouvement de la langue. Car on sait que le cœur du fol et de l’insensé est toujours sur ses lèvres. Et Mathieu déclare que tous les hommes rendront compte au jour du jugement des paroles inutiles qu’ils auront dites.

Le silence est une discipline qui oblige la pensée à s’exercer, au lieu de chercher à donner le change ; et c’est une discipline qui est elle-même un don, comme on le voit dans le recueillement qui produit le vide de l’âme, mais qui en même temps le remplit. Ce qui suffit à montrer que le silence ascétique est déjà un silence mystique.

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