Il y a un silence intérieur dont on peut bien dire qu’il est un dialogue secret avec soi. Et la communication avec un autre n’est possible que s’il pénètre à son tour dans ce silence même où il semble qu’il poursuit avec moi le dialogue secret qu’il poursuit éternellement avec lui-même. Les paroles en effet, même quand elles manifestent notre accord, gardent toujours une matérialité et une insuffisance qui sont les marques de notre séparation. Il arrive qu’elles nous rendent plus sensible cette séparation même qu’elles cherchent à vaincre et qu’elles produisent entre les êtres une sorte de heurt qui rejette pour ainsi dire chacun d’eux dans l’isolement. Mais, dès qu’elles commencent à en triompher, elles cèdent bientôt la place à un silence discret et subtil où il semble que l’esprit jouit de son double jeu à la fois alterné et confondu. Le silence, loin d’abolir la communication, en abolit seulement le témoignage ; mais quand elle est la plus parfaite et la plus profonde, le témoignage même devient inutile. Elle se réduit à une relation purement spirituelle dans laquelle il est impossible de distinguer la réalité de l’apparence, et l’essence de la manifestation, qui subsiste par elle-même et vit d’une vie propre sans qu’il s’y ajoute aucune action du vouloir, qui risquerait toujours de l’altérer tantôt par dessein, et tantôt par mégarde.
Quand elle a atteint son dernier point, le dialogue intérieur s’abolit lui aussi dans le sentiment d’une participation commune à la même source de vie et de lumière.