La parole suppose toujours une distance entre les êtres, elle s’efforce de la traverser : mais il arrive qu’elle l’accuse ; et elle engendre naturellement le débat et la controverse. A mesure au contraire qu’une communication commence à s’établir, la parole devient plus rare, comme si elle démontrait son inutilité et que, là où elle reste nécessaire, elle laissât toujours paraître quelque grossièreté. Chaque pensée poursuit alors son propre chemin, non point indépendamment de l’autre, mais de concert avec elle. Un mot parfois, un simple signe en témoigne, où chacun montre qu’il devance ce que l’autre voulait dire. Ainsi voit-on que celui qui cherche à convaincre s’acharne à parler, mais qu’il se tait quand il a convaincu.
Il n’y a point d’être que j’aime qui puisse se passer de tout témoignage, qui n’ait besoin de consolation ou d’appui et pour qui les paroles ne soient la touche sensible d’une attention tournée vers lui et du don même de ma présence. Mais c’est dans le silence que s’opère le don spirituel et total de soi-même. Les paroles le divisent et remplacent le don par le témoignage. Ainsi, celui-là seul multiplie les preuves de son amour qui redoute de n’être point entendu ; quand il est assuré de l’être, la présence silencieuse de l’objet aimé suffit à le combler.
Les âmes les plus expansives ont toujours besoin des paroles sans lesquelles il leur semble qu’elles sont enfermées en elles-mêmes comme dans une prison, mais les plus délicates cherchent toujours ce silence sonore qui est une vivante communion avec tout ce qui est. Car si la parole est comme une rivière qui porte la vérité d’une âme vers l’autre, le silence est comme un lac qui la reflète et dans lequel tous les regards viennent se croiser.