Il y a une discrétion dans les paroles et dans les actes, une volonté constamment retenue qui bride les mouvements de l’amour-propre et laisse tout faire à une action spirituelle qui s’opère en nous avec notre seul consentement : c’est la seule vertu qui ne dépende que de nous. La modération du langage et de l’action, qui nous empêche d’être avide et de chercher à l’emporter sur tous les points, nous replie à tout moment sur le tout intact de nos propres puissances, qui est la source de notre force véritable.
Celui qui pratique la véritable discrétion ne parle point de soi, il n’a point égard à soi, car il est humilié de sentir son intimité, que nul autre être ne peut franchir, s’anéantir dès qu’elle se montre. Car comment la montrerait-il autrement que dans des signes qui, pour l’exprimer, la sacrifient ? L’extrême discrétion est aussi suprême distinction dans les deux sens que l’on donne à ce mot. Elle réserve le secret de l’intimité, ce monde séparé et personnel qui ne saurait jamais devenir banal, ni public. Car il n’y a que l’intimité qui puisse nous intéresser et il n’y a qu’elle pourtant que nous ne puissions pas livrer. C’est le corps qui nous montre et la discrétion elle-même ne fait qu’un avec la pudeur, qui est la conscience du corps et veille à l’empêcher de profaner le mystère de notre vie spirituelle.
Car la pudeur s’étend bien au delà des choses de l’amour ; l’amour nous la rend plus sensible, parce qu’ici c’est la solitude même de l’individu qui entre en jeu, au moment où elle est sur le point de se rompre, soit qu’elle fasse un don entier d’elle-même, soit qu’elle demande un don qui n’est que pour elle. Il porte jusqu’à l’absolu le sentiment si douloureux et aigu que nous avons de notre séparation et de notre union toujours en péril avec un monde dont nous faisons partie et qui pourtant nous dépasse. Il ente notre vie non point sur la nature, mais sur une autre vie, et notre volonté sur une autre volonté indépendante de la nôtre, mais qui doit se lier à la nôtre par un acte qui est le sien et non pas le nôtre et où nous tremblons toujours de faire quelque avance qui ne serait point accueillie, ou qui le serait déjà avant que nous osions le reconnaître.