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Si la parole est le corps de la pensée, il est naturel qu’elle éveille en nous la pudeur ; comme le corps, elle incarne l’esprit et le livre à la fois ; elle lui ôte tout ensemble sa pureté et son secret. Aussi la parole cherche toujours à se voiler comme le corps et parfois, comme le corps lui-même, à disparaître et à se faire oublier. Tel est le rôle du silence où la parole est encore présente, comme le corps chez les êtres les plus immatériels, bien que, comme lui, on ne la perçoive plus.

Mais le silence est la forme la plus parfaite de la pudeur parce qu’il retient et suspend l’expression des sentiments : il les empêche de prendre un corps séparé et d’altérer cette unité profonde de l’âme, où ils séjournent dans une sorte de plénitude vivante et indivisée.

Aussi pourrait-on dire avec quelque raison que toute parole est fausse qui ne désigne pas une chose. On le voit bien dès qu’il s’agit de nous-même et des autres. Nous osons à peine parler de nous. Et la parole donne toujours tort aux absents, mais sans avoir besoin pour cela de calomnier ou de médire : car en fixant leurs traits, elle fait d’eux des objets où nous voyons toujours un soutien de nos entreprises ou un obstacle que nous voulons chasser de notre chemin. Au contraire, le silence sauvegarde en soi et en autrui une infinité de possibles dont la parole suspend le cours, une sorte de présence pure et désintéressée qu’elle risque toujours de corrompre.

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