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Le langage crée une sorte de monde public et livré à tous : aussi n’est-il fait que pour la désignation des choses sensibles qui appartiennent à l’expérience la plus commune ou des choses abstraites dans lesquelles la pensée se désindividualise. Le langage le plus beau est celui de la poésie, qui ne connaît que l’image, et le plus discret celui de l’algèbre, qui ne connaît que le signe pur. Tout ce qu’il y a dans l’âme de plus subtil et de plus personnel, le langage le suggère, plutôt qu’il ne l’exprime. Ce serait souvent en lui une sorte d’indécence d’y réussir.

À mesure que le langage devient plus parfait, il cherche à évoquer des états d’âme, au lieu de représenter des choses. Il n’a plus besoin de briser l’unité du réel pour y distinguer des termes séparés. Il nous rend de plus en plus sensible à des présences secrètes. On peut dire qu’il compte de moins en moins et qu’il tend à s’effacer et à se faire oublier pour réaliser entre les êtres une communication presque immatérielle.

On comprend donc sans peine pourquoi le discours avec soi précède le discours avec autrui, qui n’en est que la forme manifestée. Ce n’est pas une défaite dont nous nous contentons quand celui-ci vient à nous manquer. Le discours avec soi ne cesse de soutenir le discours avec autrui qui y retourne toujours à la fin. C’est dans le discours avec soi que chacun découvre toutes les difficultés de la vie ; mais c’est lui aussi qui nous donne les satisfactions les plus pures. Il revêt tous les modes, du vulgaire au sublime. On le trouve chez l’enfant dont le babil montre assez qu’il ne reste point isolé quand il est seul, et même, on le sait, chez certains êtres simples ou préoccupés ou que l’âge a séparés du monde et qui parlent haut sans avoir d’interlocuteur. Le monologue de théâtre n’est qu’un artifice, mais destiné à traduire le dialogue muet qui est l’état permanent de notre conscience. La méditation la plus solitaire est encore un dialogue de l’âme avec elle-même et la contemplation à son tour, bien que le mot évoque un acte de la vision, est un dialogue de l’âme avec Dieu. Et si l’on a pu dire en considérant la parole manifestée que nous imitons toujours en nous-même le dialogue que nous avons avec un autre, il est plus vrai encore de dire, en le considérant à sa source, que le dialogue avec un autre ne fait qu’agrandir indéfiniment notre propre dialogue avec nous-même.

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