Le silence est l’atmosphère de notre esprit. La lumière dissipe la nuit, mais le son traverse le silence, qui le supporte, sans l’abolir. Il est comme l’air où la flèche vole, comme la mer que fend le navire. La parole ne laisse pas plus de trace dans le silence que la flèche dans l’air ou le navire dans la mer. Seulement l’esprit qui l’a produite réussit à la capter dans les filets silencieux de la mémoire et, dès qu’il a peur de ses défaillances, se sert de la silencieuse écriture pour l’y reconduire.
Le silence est parfois si chargé de signification qu’il abolit la parole, non pas seulement parce qu’il la rend inutile, mais encore parce que la parole disperserait, en la divisant et en la répandant au dehors, cette essence trop fine qu’il porte en lui sans nous permettre pour ainsi dire d’y toucher. Le silence est un hommage que la parole rend à l’esprit. Aussi, la Parole de Dieu à laquelle il ne manque rien et qui est une révélation totale, ne se distingue-t-elle pas du parfait silence.
Toutes les paroles sont enveloppées dans cette atmosphère de silence qu’il s’agit de créer plutôt que de rompre et où l’on écoute le secret de l’âme sans avoir besoin de l’intermédiaire des mots. Tout ce qui appartient à l’esprit pur, le dernier mot de l’intimité, et le nom même de Dieu doivent être considérés comme ineffables. A l’opposé, il arrive que l’objet soit si étranger à la pensée qu’elle ne réussisse pas à en prendre possession ; alors il est proprement innommable, comme il l’est aussi quand l’esprit ne parviendrait pas à se poser sur lui sans se souiller. Ainsi, on peut dire que le propre du langage, c’est d’osciller tout entier entre l’ineffable et l’innommable, en craignant toujours tantôt le sacrilège et tantôt l’infamie.