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La parole permet de prolonger et d’éprouver dans le dialogue avec autrui tous les modes de ce dialogue intérieur qui constitue la vie même de notre moi. Car je ne puis parler sans m’entendre parler ; et les autres qui m’entendent me parlent aussi et j’entends leurs réponses. De telle sorte que c’est par la parole que je communique déjà avec moi-même avant de communiquer avec les autres hommes. Mais je ne me parle à moi-même ou je ne vous parle que pour mieux parler à Dieu, c’est-à-dire pour mieux accéder à une vérité dont nous sommes les témoins l’un et l’autre. Il n’y a donc de dialogue qu’avec Dieu, et non point avec soi ou avec autrui, ou plutôt tout dialogue est dans chaque conscience ou entre les consciences un dialogue de Dieu avec lui-même.

Il n’y a pas dans le monde de séparation plus profonde qu’entre deux consciences : ce sont deux cellules secrètes entre lesquelles pourtant le langage établit une sorte de passage mystérieux, comme entre la pensée et les choses. Mais ce cheminement visible n’est qu’une voie ouverte à un cheminement invisible qui ne se produit pas toujours : et il arrive que le premier l’empêche en prétendant se suffire.

Mais nommer quelqu’un, lui adresser la parole, parler de lui, c’est évoquer ce qu’il nous cache plutôt que ce qu’il nous montre. C’est découvrir son intimité secrète, et la violer toujours si déjà il ne nous l’a pas ouverte et que nous ne lui ayons pas livré la nôtre. C’est une grande indélicatesse que d’oser interroger un autre être qui ne nous interroge pas lui aussi. Double interrogation qui, même si elle est muette, enferme déjà une double réponse.

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