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La parole publique n’a point les vertus du dialogue ; mais elle peut présenter deux caractères très différents : tantôt elle s’adresse à cette masse puissante, informe et anonyme que l’orateur a devant soi, cherchant pour ainsi dire à la pétrir, de manière à faire passer dans l’âme de chacun un peu de cette force diffuse qui la soulève et que la parole vient animer. Tantôt elle agit d’une manière plus subtile, s’adressant à chacun pour évoquer en lui une parole intime, secrète, qui est celle de l’humanité tout entière, qu’on lui apprend à découvrir par une sorte de charme qui approfondit sa solitude plutôt qu’il ne la rompt.

Il n’y a point de recherche à laquelle le dialogue puisse mieux convenir qu’à la recherche philosophique : la pratique du dialogue, réel ou figuré, est une tradition qui remonte bien au delà de Platon et qui a survécu jusqu’à nos jours. La dialectique n’en est que la forme réglée. Ici on voit admirablement comment la méditation est un dialogue avec soi dans lequel chacun interroge une vérité qu’il porte au fond de lui-même, mais qui ne lui répond pas toujours ; et comment ce dialogue avec soi s’épanouit dans un dialogue avec les autres où il trouve à la fois une épreuve et un soutien, donnant ainsi une sorte de vie indépendante à toutes les tendances qui se partageaient jusque-là chaque conscience, élargissant et approfondissant notre participation à la vérité par le moyen de cette division entre les pensées et entre les individus qu’il cherche dans le même temps à faire éclater et à vaincre.

Le langage est lui-même l’instrument d’une telle recherche : dans cet effort laborieux par lequel il tente de franchir le double intervalle qui me sépare du réel et qui me sépare des autres êtres, il enregistre avec infiniment de délicatesse tous les dissentiments et tous les accords. Il faut souhaiter que la pensée humaine devienne ainsi, sur toute la surface de la terre, une sorte d’immense dialogue où les esprits que l’isolement ou la timidité paralysent accepteront de coopérer entre eux et de se féconder les uns les autres en découvrant qu’ils sont portés par le même désir et éclairés par la même lumière.

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