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La parole comporte toujours un double effort pour la comprendre et pour la faire comprendre. Et je ne comprends rien moi-même qu’en tentant de l’exprimer par la parole. Cet effort se fait en sens inverse selon que c’est moi qui parle ou moi qui écoute. Mais là où je pense que, derrière les paroles, ce sont des choses que je comprends ou des idées, c’est moi-même toujours que je cherche à comprendre ou à faire comprendre. Et quand je dis : je vous comprends ou je ne vous comprends pas, c’est qu’il n’y a rien de vous-même qui puisse pénétrer en moi et que je puisse faire mien. L’effort que je fais pour y réussir ou bien ne produit aucun effet ou bien s’achève dans une communion qui ressemble à une grâce.

La parole nous découvre dans le monde l’étrange mystère des affinités électives ; elle nous montre, comme le témoin le plus sûr, que le monde se divise pour nous en deux catégories d’êtres : ceux à qui je puis tout dire et ceux à qui je ne puis rien dire, ceux qui réveillent mes propres pensées et suscitent sans cesse en moi des pensées nouvelles, ceux qui flétrissent et anéantissent les pensées mêmes que j’avais.

La seule présence d’un ami suffit à engendrer une conversation silencieuse en révélant chacune de nos consciences à elle-même et en les obligeant à se confronter toutes deux afin de s’examiner. Toute conversation réelle l’imite tout au moins dans les cas les plus favorables, et ressemble alors à un double recueillement. Mais c’est un point qu’elle atteint rarement ; et elle doit presque toujours se défendre contre deux périls opposés : l’un qui provient de trop de rapidité ou d’inconstance ou de frivolité, et l’autre de trop de lenteur ou d’insistance ou de pesanteur. Dans les deux la communication se trouve rompue, car le temps et la matière tantôt lui manquent et tantôt la retiennent et la paralysent.

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