L’homme primitif parle peu ; il semble qu’il ait plus de rapports avec la nature qu’avec ses semblables. C’est qu’il ne s’adresse à eux que sous l’empire de l’émotion ou du besoin. Le dialogue est un produit de la civilisation : il suppose le loisir, soit que l’on cherche la victoire sur un autre par les paroles et non plus par l’action, soit que, le convertissant en ami, on prolonge avec lui ce dialogue avec soi qui est la vie même de la conscience. Ainsi le dialogue s’est présenté d’abord sous la forme d’un concours, d’une lutte de paroles soumise à l’arbitrage d’un juge. Lutte encore, bien qu’un peu différente, cet autre dialogue où l’un examine et l’autre est examiné et qui précède toutes les initiations. Il y a encore le dialogue dans lequel l’un guide et l’autre est guidé, et le dialogue où chacun tour à tour guide et est guidé ; celui-ci fonde cet enseignement mutuel qui est la seule communion véritable. De la lutte il ne laisse subsister que l’embrassement.
On observe pourtant dans tout dialogue deux attitudes différentes : l’une où les deux interlocuteurs s’opposent pour la victoire, chacun cherchant à défendre son idée propre et à anéantir celle de l’adversaire, l’autre où ils font effort pour se joindre. Encore peut-il y avoir ici bien de la différence, selon que l’on cherche à faire siennes les idées que l’on n’avait pas afin d’en tirer vanité, ou à se quitter soi-même pour pénétrer dans un monde qui est celui de tous.
Le dialogue fait apparaître parfois certains dissentiments qui recouvrent quelque méprise. Il y a des paroles qui naissent d’elles-mêmes comme des essais spontanés pour recueillir une lumière qui point au fond de mon esprit et vers laquelle je voudrais aussi incliner le vôtre : ce n’est encore qu’un chemin qui s’ouvre et dans lequel je vous propose en quelque sorte de vous engager avec moi ou sans moi. Il arrive que vous refusiez de faire le premier pas, qu’aucune sympathie en vous ne me réponde et que vous resserriez la lettre même de mon discours dans une représentation achevée où elle prend l’apparence d’une erreur énorme et d’un monstre difforme. Ainsi on voit les esprits les plus délicats succomber devant les esprits les plus grossiers qui transforment en choses matérielles leurs pensées les plus fines. Mais l’essence la plus subtile du réel est toujours invisible aux yeux du corps. On ne peut que la suggérer ; et on le fait par des images où l’esprit lui-même essaie de prendre un visage sensible, qui semble parfois comme un défi à tout ce que l’on voit et que l’on touche.
Le dialogue rend les idées vivantes : il les incarne dans la personne même de celui qui les exprime. Celui-ci commence à les défendre comme si elles étaient des rivales et qu’en les défendant, il se défendît lui-même ; mais c’est pour découvrir bientôt qu’elles s’appellent et qu’elles se soutiennent dans chaque conscience, comme le font toutes les consciences dans la même société spirituelle.