On a montré dans la première partie de ce livre qu’il faut qu’il y ait un monde, c’est-à-dire une expérience commune à toutes les consciences pour qu’en nommant les mêmes objets par les mêmes mots elles puissent rompre leur solitude et communiquer les unes avec les autres. Ainsi il est vrai de dire à la fois que le monde est un langage et que le langage pourtant s’en distingue comme l’acte même qui l’appréhende et le déchiffre en fournissant à nos pensées les plus fragiles et à nos sentiments les plus fugitifs un point fixe où elles s’appuient. Ce n’est donc pas tout à fait une illusion chez l’enfant de croire qu’il connaît la chose dès qu’il peut la nommer. Car elle est pour lui tout ce qu’elle doit être, elle a rempli toute sa mission dès qu’elle peut devenir un instrument de communication avec tous les hommes.
On vérifierait facilement dans l’examen du dialogue toutes ces propriétés du langage. Car le dialogue exprime d’abord des émotions ou des intentions ; ce n’est qu’indirectement qu’il utilise les noms qui représentent des choses. Ce qui montre bien que je n’éprouve d’intérêt d’abord que pour les personnes, et que les choses qui remplissent le monde ne sont que des intermédiaires dont j’ai besoin pour aller jusqu’à elles. La parole me livre ainsi le secret du monde qui est une société entre les esprits, et il n’est matériel que pour leur permettre à la fois de se séparer et de s’unir.
Seulement il arrive que ce rapport se renverse, que les choses elles-mêmes retiennent tout mon intérêt et que, comme on le voit dans la connaissance, je ne fasse plus appel aux autres hommes que pour confirmer et accroître l’espèce de familiarité que je cherche à acquérir avec les choses. Quand cet intérêt que je prends aux choses est lui-même assez fort, alors il semble que je me quitte moi-même et qu’elles occupent à elles seules toute la capacité de ma conscience. Dirai-je que le langage alors a pour unique objet de les désigner ? Mais je ne songerais pas à le faire sans cet intérêt même que je crois éprouver pour elles et qui dissimule l’espoir que j’ai d’enseigner autrui ou de le servir.
Il est aisé de voir maintenant pourquoi les rapports que le langage établit entre les personnes et ceux qu’il établit entre les choses sont inséparables, ce que montre bien l’emploi d’un mot comme le mot dialectique qui veut dire dialogue et distribution, et témoigne que nous découvrons ces deux sortes de rapports à la fois. Et si l’on en cherche les raisons, on voit que c’est parce que nous ne pouvons ni communiquer avec les autres hommes autrement qu’en utilisant l’ordre qui règne dans l’univers, ni découvrir cet ordre même que par un accord entre les hommes qui permet à chacun d’eux de franchir à tout instant la perspective étroite où sa conscience l’enferme.