Les modernes nous ont habitué à distinguer les deux sens du mot Verbe, à opposer au Verbe, qui est esprit, le Verbe qui est parole. Et celui-ci ne cesse de trahir l’autre. Mais il faut qu’il le puisse afin que l’esprit ne risque jamais d’être confondu avec le corps. Ici comme partout, la matière tend à nous entraîner ; et dès qu’elle est livrée à elle-même, elle poursuit, en vertu de son propre poids, sa course indépendante. Mais nous n’avons le droit ni, pour diviniser l’esprit, de le séparer de la forme qui le manifeste, ni, pour humaniser la parole, de la séparer du souffle même qui l’inspire. L’esprit et la parole ne subsistent pas isolément : ce sont alors comme deux possibles dont chacun demande à l’autre de lui donner l’être. Ainsi, la parole est à la jonction de l’humain et du divin : son rôle est précisément de témoigner à chaque instant que cette jonction s’accomplit.
Le Verbe ne nous parle pas toujours, mais quand il nous parle, tous les mots ont un caractère sacré. Il est impossible de concevoir qu’on en puisse changer aucun. Et si l’écriture qui le capte est une écriture sainte, elle n’est pourtant qu’une pétrification du Verbe, un rocher d’où la foi seule qui le frappe fait jaillir à nouveau la source de vie.
Il faut donc toujours que la Parole et l’Écriture s’anéantissent dans cette signification mystérieuse qu’elles enveloppent de formes visibles et sonores. Elles sont le double lien entre ce que l’on entend par l’oreille et ce que l’on entend par l’âme seule, entre ce que voit le regard du corps et ce que voit le regard de l’âme. Ainsi, elles n’exigent pas seulement un acte de foi parce qu’elles évoquent toujours des choses absentes, mais encore parce qu’elles évoquent le sens des choses plutôt que les choses mêmes : or, ce sens n’est rien, sinon par un acte de l’esprit qui est l’acte propre de la Foi, c’est-à-dire l’acte par lequel l’esprit renouvelle sans cesse sa propre présence à lui-même.