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Que la parole enfin soit le lien du monde et de l’esprit et que le monde lui-même devienne par le moyen de la parole le langage de l’esprit, cela devient assez apparent si l’on songe que la parole la plus parfaite s’exprime naturellement par paraboles. Qui peut éviter de parler par paraboles lorsqu’il veut rendre sensible à ceux qui n’ont que des yeux pour voir et des oreilles pour entendre le secret de l’esprit pur ? C’est la parabole qui fait entendre ce que l’on voit. Et si le sens est toujours caché derrière les paroles, il n’est personne à qui il soit donné de connaître le royaume de Dieu autrement qu’en paraboles afin, comme le dit saint Paul, que voyant ils ne voient point et qu’entendant ils ne comprennent point. Tout homme écrit, même sans le vouloir comme Clément d’Alexandrie recommande de le faire, c’est-à-dire de manière à rester incompréhensible aux hérétiques. Et quand il parle, il adopte un discours voilé qui a plusieurs sens où chacun retient seulement celui qui est à sa mesure : il n’y a que les plus purs qui saisissent le sens le plus profond et le plus secret, qui est préservé ainsi d’être souillé et avili.

Quand la parole atteint son point de perfection, elle cesse de paraître. C’est la réalité elle-même qu’elle nous rend tout à coup présente. Et dans son usage le plus intime, elle nous rend véritablement présent à nous-même, de telle sorte qu’il arrive, là où on l’entend encore, de se demander : A quoi bon le dire ? comme si l’évidence même qu’elle nous découvre pouvait se passer d’elle, qui pourtant nous la découvre. Telle est la gloire de la parole de s’abolir dans son propre triomphe.

La parole alors ne fait plus qu’un avec l’acte par lequel la vérité nous est pour ainsi dire montrée. Un tel acte doit être pur : il ne faut le faire servir à aucune fin, même à convaincre. La conviction doit procéder de sa seule perfection, qui réside dans sa nudité même : elle est l’effet et non le but. Celui qui parle le mieux ne sait plus qu’il parle et ceux qui l’écoutent entendent ce qu’il dit, et non pas qu’il le dit. Comme la Pensée, la Parole n’a point d’autre but qu’elle-même : elle se suffit.

Elle a sa source dans l’éternité, et s’écoule dans le temps où elle risque toujours de se dissiper ; mais nous essayons de la retenir et de la fixer dans l’écriture. La parole obéit à l’inspiration et l’écriture à la réflexion. Dieu nous parle et nous l’appelons le Verbe. Et quand l’homme transcrit ses paroles, elles deviennent l’Écriture Sainte. Mais la parole et l’écriture se corrompent toujours dès qu’elles se profanent, dès qu’elles oublient l’une ou l’autre leur divine origine.

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