Le Verbe, c’est l’esprit même en tant qu’il a le pouvoir de se communiquer à tous les hommes. Dieu, selon les théologiens, besogne doublement en nous, au-dedans par son esprit, au-dehors par sa parole. Et il faut dire du langage qu’il est humain et divin à la fois, humain, puisqu’il est fait par l’homme et pour l’homme, comme une création qui est à sa mesure, par laquelle il met à sa portée la création du monde, et divin aussi, parce qu’il donne le sens, qui est la pensée intérieure dont le monde procède et par laquelle chaque homme, dépassant ses propres limites, communie avec tous les autres. Tel est en effet le rôle du Verbe qui descend dans la conscience de chaque homme pour l’éclairer et qui enveloppe tous les hommes dans la même lumière. Car Il est, dit Pierre, comme une lumière qui brille dans un lieu obscur.
Il y a deux conceptions différentes du langage selon que les noms se tournent vers les objets ou vers les personnes, selon qu’ils sont comme des signes qui évoquent pour ainsi dire la matérialité même des choses ou comme des appels qui produisent dans l’âme des intentions par lesquelles les différents êtres coopèrent et s’unissent. C’est alors proprement qu’on peut le nommer le Verbe. Et le signe n’a de sens que s’il devient lui-même l’instrument du Verbe.
Que les choses visibles puissent se transformer en paroles qui servent à les évoquer elles-mêmes, à suggérer toutes les émotions qu’elles produisent en nous, toutes les intentions que nous avons sur elles, qu’il nous devienne possible par là de communiquer avec tous les hommes, c’est là le secret du Verbe qui donne à l’univers son unité et son sens, qui le spiritualise et qui en fait le véhicule d’une communion vivante entre tous les êtres. Que l’on puisse dire que le monde a été créé par la Parole, cela traduit assez bien cette double propriété qu’elle possède d’évoquer aussitôt des choses et d’exprimer un commandement qui devance l’action et la produit. Qu’il suffise de parler pour que le monde change de visage et se modifie selon nos vœux, c’est là le signe de la souveraine puissance : et les maîtres de la terre n’imitent jamais que de loin l’efficace instantanée de la volonté créatrice, où, dans la Parole la pensée et l’action ne se distinguent plus.