On peut dire de la parole ce que Socrate dit de l’art dans les Mémorables, qu’il donne une forme à l’activité de l’esprit. Mais c’est la forme immédiate qu’elle revêt dans son exercice pur, sans autre matière que celle que lui fournit le corps même quand il respire. Cette forme réalise le miracle de rendre la pensée sensible à un autre être sans qu’elle devienne jamais un spectacle pour le regard. Quand je parle, un monde semble naître de moi comme le monde naquit de la parole divine, mais un monde qui ne subsiste que dans l’opération qui lui donne l’être et ne peut jamais en être séparé. Dans l’œuvre de mes mains, je n’aperçois pas aussi bien la puissance de l’esprit, qui semble se subordonner à quelque fin étrangère, au lieu que dans la parole, cette puissance ne porte témoignage que pour elle-même : dans son usage le plus beau, il lui suffit d’être une révélation de la pensée et le lien entre toutes les pensées. Quand elle annonce l’action, elle est déjà moins parfaite ; alors même, c’est pour commander aux mains et les obliger à servir.
Avec la parole la pensée, timide jusque-là comme l’individu qui se sent seul et tremble d’être regardé, passe le seuil de la clôture intérieure et se risque à la lumière du jour. La pensée n’était auparavant qu’un être caché, comme Dieu même avant que son Verbe l’eût manifesté. Dieu est présent partout où il agit. Mais il agit sur les esprits et non point sur les choses. Et il n’aurait pas créé l’immense univers s’il n’avait point voulu que son Verbe lui donnât un sens pour toute âme vivante. Dieu n’est point une puissance pure : il est le créateur du ciel et de la terre qui se contemple dans sa création comme dans un miroir. Mais c’est une création spirituelle : il y faut le Verbe qui l’interprète. Chacun de nous l’imite à sa manière : et les œuvres de mes mains ne sont là que comme des témoins entre vous et moi, les véhicules de la parole et du sens.