Pour garder cette parfaite présence de la pensée dans la parole, où il semble qu’elles ne se distinguent plus, il faut descendre jusqu’à la source même de la pensée la plus libre et la plus pure, d’où la parole ne cesse de jaillir sans que la volonté ait jamais besoin de faire effort pour la produire.
Alors celui qui parle n’a rien de plus à faire que d’écouter ce qu’il entend intérieurement. La volonté n’a point à s’en mêler afin de réaliser une laborieuse adaptation, une exacte correspondance entre l’idée qui est dans l’esprit et la parole qui est sur les lèvres. Dès que nous pensons notre parole, au lieu de parler notre pensée, la parole et la pensée se détachent l’une de l’autre et manquent toutes deux le but. C’est l’idée qui, pour se créer elle-même, doit créer sans l’avoir voulu le corps qui la réalise. Celui qui parle le mieux ne cherche point à traduire les idées par des mots ; il est tout esprit, au sens même où l’esprit est un pur pouvoir de faire le don de soi en communiquant à autrui sa présence. Ce qui n’est possible que s’il a atteint ce point de suprême intérêt, où il cède à une action qui vient de plus haut dans l’accomplissement de sa vocation la plus personnelle.
Il y a un aspect de la parole par où elle est un pur divertissement ; un autre aspect par où elle est un mouvement qui nous porte vers autrui, une communication et un don, une interrogation et une réponse à la fois ; un aspect enfin par où elle rompt l’unité de nos puissances intérieures, mais pour les éprouver et les exercer. C’est alors qu’elle nous découvre sa vertu proprement créatrice et qu’elle imite le Verbe même de Dieu.