La discipline des paroles est aussi une discipline du silence. Elle nous enseigne à ne point parler avant que notre esprit soit entré en mouvement. Dès que ce mouvement a commencé, il faut le suivre, n’être jamais par rapport à lui ni en avance ni en retard, ne point permettre à l’attention de se raidir et de se fermer elle-même à ces révélations imprévisibles qui peuvent surgir soit du dehors, soit du dedans. Et le plus difficile dans la parole et dans la pensée, c’est de savoir maintenir l’équilibre entre la direction que la volonté cherche à leur imprimer et ce que l’occasion ne cesse de nous offrir.
La parole nous découvre le jeu de la pensée créatrice dans les limites où il dépend de nous d’y participer. Celle-ci est toujours disponible : mais je n’accepte pas toujours d’en disposer. La parole, comme elle, est initiative et premier commencement ; et quand elle s’interrompt, elle retourne, dans le silence, à l’état de puissance pure. Elle est libre de composer sans cesse entre les éléments du réel quelque nouvel assemblage, et elle est nécessitée pourtant : car ces assemblages eux-mêmes sont soumis à des lois subtiles qui se vengent si on les enfreint.
Elle produit entre les hommes une séparation et une communion à la fois, une séparation toujours possible pour que la communion soit un effet de la grâce et non point de la nature. La parole est un chemin miraculeux entre deux êtres, qui jusque-là s’enfermaient dans un silence plein de défiance et de crainte et qui tout à coup se découvrent.
La dualité de la parole et de la pensée nous oblige à faire un constant effort pour ne pas les disjoindre. Et si la pensée n’est rien sans la parole, qu’un possible sans réalité, il arrive que la parole subsiste seule comme un corps que son âme a quitté. Tous ceux qui font métier de la parole, comme l’avocat, le professeur ou l’homme du monde savent bien qu’ils doivent céder à une sorte d’exigence de la parole quand la pensée est défaillante. Il y a même certaines occasions de la parole qui se trouvent si artificielles et pourtant si pressantes qu’elles font fuir la pensée, au lieu de la requérir : la sagesse est de ne jamais s’y aventurer.