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On ne s’étonnera jamais assez de la puissance de la parole : il semble qu’elle réalise en nous notre propre pensée avant même que nous ayons fait aucun effort, avant même que l’intention nous en soit venue. Elle la devance et la confirme ; elle lui donne une sorte de soutien hors de nous, qui est instantané, et qui surpasse infiniment tous les efforts muets de la réflexion. Si les hommes sont toujours si sensibles au prestige de la parole, s’il n’y a qu’elle qui puisse à la fois les toucher, les ébranler et les éclairer, c’est qu’elle nous livre la présence d’autrui et affermit notre présence à nous-même en manifestant notre commune participation à la même vérité.

Tous les Orientaux pensent qu’en dehors de la force physique il y a une force magique qui est celle du langage. Elle ne se découvre que dans la parole, non pas seulement par l’impératif qui suffit à produire l’obéissance, mais par l’intonation juste, où les choses elles-mêmes s’accordent si bien avec les mots qui les désignent qu’elles paraissent leur répondre. De là aussi l’importance accordée dans les anciens rites aux mots bien prononcés qui sont seuls capables, en restituant le son, de lui laisser son sens et son pouvoir efficace.

L’homme, dès qu’il commence à parler, se détache de la nature et cesse de lui être incorporé. Il l’évoque et l’invoque à la fois. Il l’enveloppe dans une incantation. L’acte de la parole présente une sorte d’irréalité, mais qui n’ôte rien à sa puissance. Et il nous révèle assez bien peut-être l’essence de la magie qui n’est pas, comme on le pense, de changer la nature des choses, mais la nature de leurs rapports avec nous et, par leur moyen, la nature de nos rapports avec les autres hommes.

Les mots même qui ne désignent point des choses, et que l’on appelle si improprement abstraits, agissent sur les âmes miraculeusement par la seule vertu de leur présence : ce sont comme des dieux.

La parole est toujours adressée à quelqu’un : elle porte vers vous ce qui est en moi pour qu’il devienne commun entre vous et moi. Parler, c’est enseigner. Mais nommer, c’est déjà appeler. Et qui puis-je appeler sinon un autre moi-même dont je cherche, aux deux sens du mot, à me faire entendre ? Or j’appelle aussi la chose, comme si je pouvais communiquer avec elle, et qu’elle pût devenir entre nous une sorte de tiers, et le vivant témoin de notre dissentiment ou de notre accord. Et pourtant les choses ne sont même pas les objets de la pensée ; elles ne sont que les moyens par lesquels la pensée s’exprime, et ce que l’on pourrait appeler l’alphabet de la pensée.

La parole est une action commençante qui engage notre responsabilité parce qu’elle est déjà la promesse d’une action plus réelle ; et puisqu’elle cherche à atteindre, non pas les choses, comme il le semble, mais les autres hommes, elle est aussi le gage de notre fidélité. Toute parole a le caractère d’un serment. Aussi dit-on admirablement donner sa parole. Et qui ne la tient pas se déshonore.

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