Pour comprendre la vertu de la parole, il faut méditer sur la nature du son pur. Le son est la rupture du silence. Il naît de rien : il est un premier commencement, l’annonce d’un événement. Que la lumière soit, dit le Créateur, et la lumière remplit l’espace et nous révèle tout ce qui est. Mais c’est la parole qui accomplit l’acte de la création : car elle n’appartient pas elle-même à l’espace ; elle est l’intelligence vivante qui descend de l’éternité dans le temps pour peupler l’espace de significations, en appelant sans cesse à l’existence d’autres intelligences à la fois séparées et unies.
C’est une admirable chose que nous ayons ces deux sens de la vue et de l’ouïe dont on peut dire que c’est de leur différence et de leur liaison que résulte l’économie de notre univers : la parole comme le son n’existe que dans le temps, elle exige qu’à chaque instant nous brisions nous-même le silence, c’est une sorte de création à la fois matérielle et invisible, une création qui est l’œuvre de l’individu et qui à chaque instant retourne au néant. Au contraire le monde visible est comme une peinture qui contient une infinité de touches successives, mais qui nous permet de les embrasser dans un seul regard. Aussi semble-t-il se détacher de nous-même et subsister encore quand le regard l’abandonne. Mais ce que la pensée cherche à atteindre, c’est un spectacle à la fois intérieur et commun à tous, qui ne ferait qu’un avec une activité spirituelle omniprésente. Tel est en effet le caractère propre de la contemplation. Il y a au Paradis une musique silencieuse qui est celle du chœur des anges et dont on peut dire qu’elle confond la louange de Dieu avec sa vision. Ainsi il existe sans doute un point de convergence de la parole et de la lumière où chacune prête à l’autre ce qui lui manque, la parole, l’activité créatrice, et la lumière, la signification éternelle.