Il n’y a que la vue et l’ouïe qui puissent nous fournir des signes parce qu’elles sont l’une et l’autre des sens de la distance ; mais la vue nous fournit une sorte de mesure de l’espace où se déplace notre corps, et le son, toujours évanouissant, une mesure du temps où s’écoule notre vie, comme on l’éprouve parfois avec une émotion indéfinissable dans une horloge qui sonne. Mais la vue règne sur un monde d’apparences pures ; au lieu que l’ouïe décèle tous ces ébranlements qui sont la marque tantôt d’un événement dans la matière, tantôt d’une présence et d’une intention vivantes dont nous pouvons tout craindre ou tout espérer. Il n’y a pas de son pour nous qui ne soit apparenté à la voix de l’homme et que celle-ci ne réussisse de quelque manière à imiter. C’est pour cela que nous cherchons la valeur expressive des sons jusque dans les mots qui désignent des choses. C’est le propre du son d’avoir un écho, qui le reproduit et qui est lui-même un son, au lieu que les objets de la vue ont seulement des reflets qui ne sont que des jeux de la lumière. Il reste tout proche et presque indiscernable de l’acte qui l’a créé ; et tandis que l’objet du regard existe avant que le regard se soit exercé, et subsiste encore après lui, le son renaît et s’abolit avec la voix qui le produit.
La parole n’a de signification que pour l’ouïe : et c’est elle qui la propose afin que l’ouïe puisse la saisir. Mais l’acte de la vision nous permet seulement de contempler un objet que le monde nous offre. Dans le rapport de la vue et de l’ouïe le mystère des choses se découvre à nous : la vue les enveloppe dans la lumière ; mais elles sont encore pour nous comme un spectacle étranger. Le propre de l’ouïe, c’est de nous les faire entendre : tout son est déjà une parole, une voix secrète. Qui entend le son entend déjà le sens. Et le sens, c’est la lumière intérieure.
On peut dire encore de la vue qu’elle nous fournit les signes qui sont destinés à guider notre action parmi les choses, comme l’ouïe est destinée à guider notre action parmi les hommes. Mais celle-ci est plus subtile et plus pure : c’est une action toute spirituelle à laquelle les relations entre les corps servent seulement de témoins.