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Mais la vue ne nous découvre que des choses ou encore l’apparence des choses, telle qu’elle nous est donnée, au lieu que les inflexions de la voix traduisent toutes les modifications de notre vie secrète. Le langage est humain, non pas seulement parce qu’il est le privilège de l’homme, mais parce qu’il est produit par le corps de l’homme, afin d’exprimer l’âme de l’homme. Ainsi voit-on le chant jaillir spontanément pour accorder le rythme du travail avec le rythme de la respiration. Le langage est fait pour traduire notre intimité ; il ne représente qu’indirectement des objets extérieurs à nous : encore ne parvient-il à les rejoindre que par une certaine puissance d’émotion qui s’y trouve attachée.

Mais cette émotion, c’est un ébranlement du corps d’abord involontaire et dont la volonté s’empare afin de lui donner dans la voix les formes les plus variées et les plus délicates. Comme l’émotion s’affine peu à peu en idée, ainsi les mouvements du corps, dont le cri est l’extrême pointe, s’affinent peu à peu en mots. Mais le corps tout entier entre en jeu dans le langage ; les gestes sont un langage, en tant qu’ils sont des actions réelles de notre corps qui prolongent notre vie cachée, et non point seulement en tant qu’ils en sont les signes visibles ; la voix n’est elle-même qu’un geste plus subtil, mais qui, au lieu d’éveiller simplement, comme l’aspect du corps, une sympathie physique chez celui qui l’observe, qui se propage du dehors au dehors, semble pénétrer d’abord au dedans de lui comme pour l’interroger sur la réponse qu’il y fera. Encore dira-t-on que le geste cherche à dessiner le contour de l’objet, ou, comme l’action, à le saisir, au lieu que le son est une pure émission de l’âme qui se fraie un chemin vers les autres âmes sans qu’on l’ait voulu et qui ne suggère la présence des choses que par une sorte d’artifice. En méditant sur la nature de l’ouïe on comprend mieux que tout langage est le langage d’une conscience et que son rôle est de permettre aux consciences de communiquer, plutôt que de désigner des choses. Ce que les philosophes exprimeraient en disant qu’il est social avant d’être représentatif et qu’il n’est représentatif qu’afin de remplir sa destination sociale.

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