Il ne faut donc pas s’étonner que la parole traduise si bien cet effort intérieur par lequel le moi essaie à chaque instant de prendre possession de lui-même, cherchant pour se connaître à se produire au jour, obéissant à toutes les impulsions de sa spontanéité, sans renoncer jamais à la maîtriser et à la diriger, et risquant tantôt de laisser surprendre son consentement par trop de promptitude, tantôt de trahir sa sincérité par trop de surveillance. Et comme la volonté règle pour ainsi dire les manifestations de notre pensée, on comprend que la parole convienne à l’expression de ce que nous voulons être plus encore que de ce que nous sommes, et que, dans ses modes les plus superficiels, au moins en apparence, il semble que ce que nous sommes, nous le devenions pour ainsi dire en le disant.
On est unanime à penser que l’on connaît beaucoup mieux les hommes par leurs actes que par leurs paroles. Cela n’est pas vrai sans quelques réserves. Car les actes nous trahissent aussi bien que les paroles. Et dans l’idée que chacun veut donner de lui-même, on discerne parfois mieux que dans les actes, où la matière le retient toujours, ce vœu le plus profond de son être qui est son être même. Il y a beaucoup d’hommes, surtout peut-être parmi les plus grands, que nous ne connaissons que par les paroles qu’ils ont prononcées. Il arrive que l’action qu’un être accomplit soit toute momentanée et commandée par les circonstances, au lieu que ses paroles contiennent en elles le germe d’une infinité d’actions possibles ; il arrive même qu’elles aient un caractère si désintéressé et si pur qu’elles paraissent surpasser le temps et nous faire entendre comme un écho de sa destinée éternelle.
Mais l’homme n’est pas toujours le maître de sa parole : alors, il est vrai, l’articulation lui échappe aussitôt, comme on le voit par l’exemple du rire qui est le propre de l’homme, aussi bien que la parole. Ici la conscience même de la vie se dissout dans un pur abandon. Le corps se délecte de son propre jeu, et force toutes ses limites.
Douce gloire du rire, épanouis la bouche.
Mais il arrive que le rire puisse nous briser et nous vaincre, qu’il soit comme un délire que l’on ne puisse plus apaiser, qu’on y surprenne une grimace ou une fêlure. Alors si la parole, au moins dans sa forme la plus parfaite, nous fait entendre la voix de Dieu, le rire n’est plus qu’un hommage que le corps lui rend dans une sorte d’humilité dérisoire, qui emprunte encore le langage des sons, mais où la parole s’anéantit.
Et là encore on observe une admirable correspondance entre la bouche et les yeux. Car le rire remonte jusque dans les yeux qui s’illuminent et lancent mille feux, comme on voit les larmes s’accompagner souvent de sanglots.