On a dit que la parole était naturelle à l’homme, comme le hennissement au cheval et l’aboiement au chien ; mais cela n’est vrai que parce qu’il y a en lui un esprit vivant qui l’élève, de tout l’infini, au-dessus du cheval et du chien. Lui aussi il a le cri où la parole prend naissance, et vers lequel elle retourne parfois. Entre le cri et la parole s’étend tout l’intervalle qui sépare l’émotion de l’idée : le chant s’empare du cri, il en divise et il en règle le débit en utilisant, s’il le faut, la parole, comme la volonté s’empare de l’émotion et en discipline le cours, au besoin par le moyen de l’idée. Mais la voix est toujours émouvante par le timbre et par l’accent plus que par le contenu des paroles ; elle est une physionomie de nos profondeurs, qui surprend celui qui tout à coup la découvre, et que l’autre, celle que nous offrons constamment à tous les regards, dissimule le plus souvent.
La voix, dès qu’elle commence à être articulée, dépend de la volonté plus que de l’instinct, bien qu’elle ne se sépare jamais de l’instinct, dans le ton et dans l’inflexion. Ici comme partout la volonté se greffe sur l’instinct, mais elle le dissocie afin d’en faire un instrument qui puisse la servir. L’homme ne peut introduire sa volonté dans le monde et participer à sa création qu’en le défaisant sans cesse pour le refaire. Il brise l’unité de la nature, et à l’aide des éléments qu’il obtient, il bâtit son propre édifice. Tel est aussi le rôle du langage articulé qui, dans l’indistinction du cri, isole les différents sons dont la voix dispose, qui sont les voyelles, et les liaisons qui nous permettent de les assembler, qui sont les consonnes. Et tous les mots de toutes les langues, sans rien laisser perdre de l’accent ni du timbre, vont naître de ces quelques atomes sonores composés entre eux avec beaucoup d’art. La volonté ne peut rien que diviser pour unir.