Toute la puissance du langage se révèle à lui quand il a découvert dans le cri un moyen de donner satisfaction à ses désirs, et dans les premiers noms qu’il vient d’apprendre un moyen de se procurer les choses mêmes qu’ils désignent. C’est alors qu’il est fondé à croire, beaucoup mieux que l’adulte, qu’en prononçant le nom, il se donne la chose. Du moins a-t-il pénétré dès ce moment la véritable fonction du langage. Et ce n’est pas en vain qu’il demande ensuite comment les choses s’appellent ; car le nom est un moyen pour nous, non pas proprement d’entrer en rapport avec elles, mais d’entrer par elles en rapport avec autrui, d’agir sur lui soit pour les obtenir, quand l’égoïsme est encore le maître, comme il l’est presque toujours de l’enfant, soit pour en faire les témoins et les véhicules de nos pensées et de nos sentiments, quand nous cherchons avec lui cette communication désintéressée où l’on ne sait qui reçoit ni qui donne, et qui est la présence vivante de l’Esprit au milieu de nous.
On le voit déjà dans les relations de la mère et de l’enfant qui sont les germes de la première société humaine : car, dès que le désir le point, l’enfant parle à sa mère comme à une esclave, et dès que le désir est apaisé, il jouit avec elle de cette sorte de vie à la fois séparée et commune qui n’a point d’autre fin qu’elle-même et qui réside tout entière dans cette merveille pour deux êtres de pouvoir s’entendre dans le double sens du mot, le sensible et le spirituel, que le signe le plus gauche confirme et multiplie ; quand une telle société est encore comme ici à l’état naissant, on la voit dépouillée des voiles de l’habitude, on l’admire d’être possible, de se découvrir à nous comme une révélation nouvelle et comme une inépuisable promesse. La mère sent qu’après avoir donné un corps à l’enfant, elle lui a donné une âme, et une âme qui, en consentant à lui témoigner sa présence, commence à lui rendre plus qu’elle n’en a reçu.
On ne peut oublier que la parole a pour origine un cri solitaire qui ne devient un appel que par un sentiment de détresse où j’invoque la présence d’un autre être semblable à moi qui puisse me comprendre et me secourir. Or ce cri peut recevoir une infinité de modulations qui expriment tous les mouvements de ma vie secrète avant même que j’aie pu rencontrer hors de moi des choses sur lesquelles elles viendraient pour ainsi dire se poser. Alors la parole n’est plus que musique pure : elle devient un chant intérieur dont la vertu réside dans le son plutôt que dans le sens et qui, négligeant l’intermédiaire des choses, réalise entre les âmes une sorte de communication immatérielle où chacun n’entend plus que la voix de sa propre solitude.