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Dans le pépiement du tout jeune enfant il y a une infinité de possibilités sonores où l’instinct et la volonté puiseront tour à tour, en les distinguant et les composant, afin de permettre à l’éducation d’y modeler toutes les langues du monde.

Le langage est réglé à la fois par l’institution et par le vouloir. Mais la matière en est fournie par la nature, par le cri, et par ce gazouillement où l’enfant fait le premier essai de ses forces et s’émerveille de ce pouvoir qu’il a d’ébranler l’univers. Il est remarquable que, dans toutes les langues, les mêmes syllabes élémentaires servent à désigner la nourriture ou les parents, ou l’objet que l’on veut montrer, comme s’il y avait entre le mouvement des lèvres et le geste qu’elles appellent et qui le prolonge une ressemblance mystérieuse.

Les sons qu’il profère ne sont d’abord qu’un jeu pour l’enfant comme les différentes agitations de ses membres. La plus grande découverte qu’il puisse faire et l’origine sans doute de la conscience qu’il a de soi, c’est de contempler les mouvements de son corps en éprouvant qu’il en est lui-même cause ; et c’est plus subtilement encore d’entendre des sons en sentant que c’est lui-même qui les produit. Dès qu’il perçoit le premier rapport entre l’activité qu’il exerce et le spectacle qu’il se donne, alors il peut dire moi et je. Il entre dans le monde non plus seulement comme créature, mais comme créateur, comme coopérateur de l’œuvre de la création. Tous ces mouvements vont devenir des actes qu’il pourra diriger et conduire vers des fins qu’il aura choisies. Il règle de même le son qu’il émet d’abord au hasard et sous la seule poussée de l’instinct, et qui devient significatif peu à peu. Alors l’enfant le répète par plaisir comme preuve de la puissance qu’il exerce ainsi sur lui-même ou sur les autres. Il s’amuse à crier pour s’entendre crier, pour occuper plus de place dans le monde, pour dominer, attirer et retenir l’attention de tous ceux qui l’entourent, ou qu’il craint de voir s’éloigner.

À mesure que l’enfant apprend à parler, il se livre avec joie à tous les essais par lesquels il éprouve sa puissance de créer des sons. Il s’émerveille de reconnaître ces modulations étonnantes et imprévues qu’il a produites presque sans le vouloir et qui retournent vers lui comme si elles provenaient de quelque source lointaine et surnaturelle. Il forme déjà avec soi une sorte de société où celui qui écoute ne cesse d’admirer celui qui parle et qui pourtant est lui-même : mais cette société se prolonge et s’agrandit dès qu’il entend la voix d’un autre. Seulement, s’il se plaît à vous entendre, c’est moins encore pour vous comprendre que pour vous imiter. Il arrive qu’il soit moins soucieux de répondre aux mots que vous lui dites que de faire effort pour les reproduire. Vous lui révélez à lui-même une partie de sa puissance qu’il ignorait encore. Peu importe que vos paroles ne lui soient point adressées : ce n’est pas avec vous, mais avec le monde qu’il communique en les répétant. Et l’on peut dire que son langage et sa vie tout entière se constituent peu à peu par ces rencontres de tous les instants entre une initiative qu’il ne cesse de mettre à l’épreuve et des appels auxquels il ne cesse de répondre.

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