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Le rapport de la voix et de l’ouïe nous découvre les profondeurs mêmes de l’existence : car il témoigne de cette union de l’activité et de la passivité qui est la substance de notre moi. C’est que nous ne sommes point passif seulement à l’égard du monde, mais aussi à l’égard de nous-même. Et tout ce que nous faisons, nous le subissons. C’est un cercle qui nous enferme, qui nous donne une intimité pleine de résonances. Chaque être est à la fois lui-même et l’idée de lui-même. Autrement il ne serait rien de plus qu’une force aveugle et indifférente. Mais je ne puis rien faire sans me faire, ni agir sur un autre sans agir aussi sur moi. Toute détermination que je prends me détermine. Le verbe de la conscience n’est ni le verbe actif, ni le verbe passif, mais le verbe pronominal. J’entends ce que je dis, tout comme j’entends ce que dit autrui. Et il est beau que le même rapport que j’ai avec lui, je l’aie d’abord avec moi. Le seul être qui puisse dire moi n’est point celui qui agit, ni celui qui pâtit, mais celui qui pâtit son action elle-même. Et ce privilège du son proféré et entendu se comprend assez bien si l’on songe qu’à chaque instant nous avons le moyen de le produire et de l’anéantir, dans une création qui se renouvelle sans cesse, qui est presque sans matière et ne laisse aucune trace, alors que toute action de nos mains dans le monde visible suppose des choses qu’elle modifie, qui nous résistent et nous enchaînent. De telle sorte qu’à l’exception peut-être de la parole, toute création donne le pas à la chose créée sur l’action créatrice.

La correspondance de l’ouïe et de la voix produit une sorte de présence à moi-même comparable au toucher de mon propre corps, mais beaucoup plus subtile. Car dans ce double toucher, c’est le corps qui se rend présent au corps, dans un contact où l’action et la passion se ressemblent. Au lieu que la disparité entre l’ouïe et la voix et leur relative indépendance, le mystère du son que je produis et de celui que j’entends qui ne cesse de me remplir d’émerveillement me révèlent en moi l’existence d’un pouvoir de signification dont j’éprouve sur moi l’efficace, et qui me permet de rompre à la fois les limites de mon corps et celles de ma solitude.

Il n’y a que l’intelligence qui puisse faire le lien entre la voix et l’ouïe : car la voix crée le son et l’ouïe le découvre, mais c’est la même intelligence qui crée le sens et le découvre.

Ainsi ce rapport entre l’activité et la passivité dont témoigne la parole, et qui rend possibles à la fois le dialogue intérieur et le dialogue avec autrui, mène plus loin qu’on ne pense. Car il détermine entre moi et autrui un étrange renversement où je cesse d’être intérieur à moi et extérieur à lui : le propre de la parole, c’est de rendre chaque être extérieur à soi et intérieur à tous. Ainsi elle oblige notre conscience à sortir d’elle-même et toutes les consciences à s’unir. Ce qui n’est possible que parce qu’elle évoque un dialogue silencieux dont l’autre n’est que le signe, où celui qui parle, avant de s’écouter, écoute une voix lointaine et profonde dont il est l’interprète, et que celui qui écoute, à travers les sons qu’il entend, essaie de retrouver toujours dans la partie la plus secrète de lui-même.

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