La voix pourtant ne se passe pas de toute matière extérieure, mais c’est le souffle, qui est une matière si subtile qu’on la remarque à peine. Et le souffle, c’est la vie elle-même qui anime la poitrine, que je puise dans les poumons et à laquelle je mesure le passage à travers les obstacles les plus variés et les plus délicats jusqu’au moment où elle vient mourir sur les lèvres qui achèvent de lui donner une forme en l’expirant. Ainsi la parole modèle l’air et le spiritualise : elle fait du souffle tiède de notre vie le corps subtil de notre pensée.
Le cri est inséparable de la respiration. La respiration est sonore dès qu’elle est difficile ou un peu oppressée. Et la parole n’est qu’une modification de la respiration. Chacun parle comme il respire. Car celui qui parle ne fait rien de plus lui aussi, matériellement et spirituellement, qu’expirer une inspiration.
Le souffle et la parole sont les deux signes de la vie. Et qui perd le souffle perd aussi la parole. Mais devant l’œuvre d’art la plus belle et qui évoque la vie de la manière la plus saisissante, nous disons pour exprimer notre admiration : il ne lui manque que la parole, ce qui veut dire que tout encore lui manque.
Si la parole est portée par le souffle de la vie, ce souffle pourtant remplit tout l’espace. C’est l’atmosphère, qui enveloppe tous les corps et où tous les êtres respirent. C’est lui qui les sépare et qui les unit. Il creuse entre eux cet intervalle transparent et liquide où cheminent à la fois la lumière et le son, la lumière qui descend du ciel pour dessiner tous les contours de la terre, tandis que le son exhale l’âme de chaque chose terrestre. Ce son s’humanise dans la parole qui n’est pourtant qu’une ondulation de l’air, mais qui crée entre le monde et moi une incessante communication à la fois par ce vent léger qu’elle emprunte au milieu et qu’elle lui renvoie, et par ce message qu’elle tire du fond de moi-même et qu’elle dirige vers autrui pour qu’il l’accueille en lui à son tour. Aussi est-elle dite justement ailée. Et l’un de ses plus beaux caractères qui la fait ressembler à la pensée, c’est que, n’étant jamais un objet que l’on voit et que l’on touche, elle ébranle l’indéterminé et lui donne, sans l’altérer, une infinité de déterminations.
Rien n’est plus admirable que ce mot de souffle, qui désigne l’esprit lui-même, c’est-à-dire le souffle de Dieu, mais qui doit descendre d’abord au fond de notre cœur avant de monter sur nos lèvres pour y devenir le souffle de la parole. Ainsi le rythme alterné de la respiration devient le modèle même de la vie de l’esprit.
C’est la parole tout entière que définit Claudel quand il pense définir seulement ce vers qui n’a ni rime ni mètre, et qui est proprement le verset :
Et je le définissais dans le secret de mon cœur, cette fonction double et réciproque
Par laquelle l’homme absorbe la vie et restitue dans l’acte suprême de l’expiration,
Une parole intelligible.
Nous disons de la langue qu’elle est l’organe de la parole. Elle se meut dans la cavité de la bouche où elle goûte la saveur de toutes choses, et en mesurant le passage du souffle, elle le rend pour ainsi dire perceptible par le timbre du son aux oreilles les plus sensibles. Mais la bouche associe en elle toutes les puissances des différents sens : elle commence à réaliser entre elles une mystérieuse correspondance. Comme le dit le poète :
Son haleine fait la musique et sa voix fait le parfum.
Et la parole qui sort de la bouche comme l’haleine est comme elle pure ou impure.