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La parole est, de toutes les actions de l’homme, la plus parfaite et la plus pure. C’est un miracle toujours disponible et toujours renaissant. Le moindre ouvrage de nos mains va chercher au dehors une matière qu’il modifie : notre activité la traverse et s’en retire ; il fait désormais partie de la nature et subsiste sans nous comme s’il nous avait abandonné. Et il laisse toujours une trace dans la durée par laquelle il survit plus ou moins longtemps au geste qui l’a créé. Il n’en est point ainsi de la parole. Elle est invisible et impalpable, de telle sorte qu’il semble qu’elle n’ait pas de corps. Mais c’est qu’elle n’existe que par une action de notre propre corps, dont elle ne se sépare jamais et qui, produisant ou suspendant certains mouvements, suffit à la faire naître ou à la faire mourir. Elle est toujours instantanée ; elle reste contemporaine de son émission et se termine avec elle. Et elle paraît immatérielle parce qu’au moment où elle meurt, on n’en voit point le cadavre. Quand il semble qu’elle retourne au néant, loin de rien perdre de sa dignité, elle se résout dans la pensée silencieuse à laquelle elle avait donné une figure fugitive pour y chercher une sorte d’épreuve d’elle-même qui devait la rendre plus distincte et plus belle.

Les mouvements de la parole sont des mouvements secrets, dissimulés dans l’organe de la voix, que nous parvenons à ébranler lui-même de la manière la plus légère et la plus savante, la mieux réglée et la plus mystérieuse. Il entre en action sans l’effort du vouloir, par l’effet, semble-t-il, du simple consentement, et quelquefois contre le vouloir, comme si une force inconnue et irrésistible le déchaînait tout à coup.

La parole ne mérite ce nom que si elle est une action retenue et à peine sensible, qui ne produit dans le visage qu’un imperceptible pli où rien ne paraît de cette extension qui projette les bras ou les jambes vers l’objet du désir. Il n’y a point de mouvement plus discret, sinon celui du regard qui n’est qu’un changement de lumière, et qui livre l’âme tout entière sans articuler entre ses différents états une distinction véritable. Cet accord entre les yeux et les lèvres est comme l’offre d’une présence vivante qui risque de se montrer au jour, mais qui est toute prête encore à se replier dans sa solitude ; et par un étrange paradoxe, il faut que ce soient les yeux, faits pour connaître, qui trahissent ce que je ressens, et les lèvres, plus charnelles, qui tentent d’analyser ce que je pense.

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