Pascal nous montre admirablement dans les Figuratifs que comme les signes sont les signes des choses, les choses sensibles sont aussi les signes des spirituelles. Ce qui fait du monde tout entier le langage divin que le langage humain essaierait de pénétrer. Mais il faut aller plus loin encore. Car le langage humain est divin lui aussi, beaucoup plus près de cette action spirituelle par laquelle les choses semblent engendrées que ne l’est le spectacle de la création. Celui-ci déploie devant nous d’un seul coup son infinie richesse ; il nous en dissimule l’auteur. Mais dès qu’il commence à parler, l’homme entretient avec lui un commerce plus secret.
La seule erreur que l’on puisse faire sur le langage, c’est donc de croire qu’il cherche à atteindre des choses, et non point des significations, dont les choses sont les véhicules. Car il n’y a de langage que d’un esprit et pour un esprit ; et le langage n’atteint dans les choses elles-mêmes que leur rapport avec notre esprit. Aussi, loin d’être extérieur à elles comme une marque que j’y ajoute, il faudrait plutôt dire qu’il les traverse et que sous sa forme la plus parfaite, il obtient une coïncidence admirable entre l’acte d’attention par lequel j’entreprends de les saisir et l’acte générateur par lequel elles se font elles-mêmes ce qu’elles sont.
Le monde visible tout entier n’est donc rien de plus à son tour qu’un langage, le seul qui soit proprement universel et par lequel toutes les consciences communiquent. Mais là surtout il importe de ne pas confondre la lettre avec le sens, ce qui est dans tous les domaines l’unique péché contre l’esprit, celui que les philosophes appellent matérialisme.
Cependant l’homme parle un autre langage qui lui est propre, car les choses ne peuvent devenir des signes qu’à condition d’être désignées par lui. Ainsi le langage exprime toujours un mouvement de l’esprit avant de représenter aucun objet dans le monde. Il opère une liaison entre ce que je pense et ce que je vois, entre un acte tout intérieur que j’accomplis et une chose placée devant moi et qui s’impose à moi, de telle sorte qu’on a bien raison de dire qu’il a une fonction spirituelle et proprement métaphysique. On comprend dès lors qu’il oscille toujours entre ces deux effets : d’évoquer une opération de l’âme ou de n’être qu’un signe attaché à une forme réelle. Il ne remplit sa véritable destination que s’il parvient à les joindre. Mais il peut parcourir en deux sens opposés l’intervalle qui les sépare. Tantôt il ne s’intéresse qu’à la chose, réduisant son rôle à fournir une marque abstraite qui s’y applique ; tantôt il la devance, jaillissant de l’émotion dont elle n’est que l’occasion ou la figure. Dans le premier cas il invite notre esprit à tenter sur les signes toutes les combinaisons possibles qui deviennent ainsi des moyens d’action sur les choses ; dans le second il retrouve cette puissance divine qui le recrée en nous par l’imagination. Mais le langage commun reste toujours à mi-chemin entre l’algèbre et la poésie.