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C’est parce que le nom est médiateur qu’il a la charge de faire apparaître et de résoudre toutes les antinomies : entre les êtres séparés, entre l’individu et la société, entre le moi et les choses, entre l’émotion et l’idée. C’est qu’il appartient à chacun et à tous. C’est qu’il est sensible et abstrait tout à la fois. C’est qu’il est la plus pauvre des choses, puisqu’il n’est qu’un signe, et la plus riche, dont on n’épuise jamais la signification. C’est qu’il réunit en lui à sa manière le fini et l’infini. Mais loin de supposer d’abord que ces extrêmes ont une existence indépendante et qu’il les réconcilie, on peut dire au contraire que c’est cette réconciliation qui vient la première. Elle est la vie elle-même en tant qu’elle est une expression, c’est-à-dire une puissance créatrice. De cette puissance créatrice, le nom nous montre une sorte d’exercice plus libre et plus subtil. Aussi cédons-nous toujours plus ou moins à l’illusion que l’acte qui nomme les choses est aussi l’acte qui les produit. C’est lui qui nous révèle l’idée au moment où elle prend un corps, et notre âme propre au moment où elle entre en communication avec d’autres âmes. Mais dès qu’il commence à fléchir, tous ces liens se défont ; l’âme et le corps, et les différentes âmes se séparent et s’opposent ; chaque existence particulière s’enferme en elle-même comme dans une île : il devient impossible de les rejoindre.

Le langage est à la disposition de l’homme ; mais il faut qu’il le recrée à chaque instant pour servir d’intermédiaire entre le monde invisible qu’il porte au dedans de lui-même et le monde visible qui s’étend devant lui comme un spectacle offert. Le propre du langage, c’est de les accorder, d’obliger l’un à pénétrer l’autre afin d’en faire pour ainsi dire son témoin. Aussi faut-il qu’il y ait entre les noms et les choses une intime parenté que le propre du langage est de retrouver toujours. Alors on doit percevoir une mystérieuse correspondance entre le mouvement de l’âme et le mouvement des choses ; le mouvement de la voix nous conduit de l’un à l’autre. Mais alors le dedans et le dehors cessent de s’opposer, comme on le voit dans l’art qui montre l’esprit en acte dans une matière transfigurée. Car la figure entière du monde se trouve changée : il n’est plus peuplé de choses, mais de significations. Le son par lequel l’âme s’exprime représente aussi l’âme des choses.

Il y a pour ainsi dire deux limites entre lesquelles on peut situer toutes les formes du langage : la limite inférieure où le mot n’est qu’un signe matériel qui me renvoie vers une chose que je puis voir ou une action que je dois faire, mais sans en évoquer jamais la présence, et la limite supérieure, où le mot est un vivant que je ressuscite, de telle sorte qu’à travers le corps que j’oublie, c’est son âme même que je retrouve toujours.

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